Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/484

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paroles vaines. Selon lui, la terre n’est qu’un hochet livré aux caprices des dieux qui s’amusent à exercer leur force contre elle, de même qu’ils s’amusent à faire souffrir les hommes pour voir ce qu’ils vont faire. Notre patience seule les désarme en déjouant leur cruelle curiosité. La patience, voilà donc la tour que rien ne renverse. Peleg, le prêtre, juge aussi que cette vertu est bonne ; mais que serait-elle sans la prière et la fumée des holocaustes ? Il propose de dédier la tour au Très-Haut par un sacrifice offert sur le dernier étage ; peut-être quelques-uns des fardeaux qui pèsent sur la créature seront-ils allégés en échange.

Ces discours font sourire Eber l’astrologue. Tandis que le prêtre se courbe dévotement sur les entrailles et le sang des victimes, lui, il a levé la tête pour compter la lente procession des étoiles, il a lu dans le ciel, qu’il mesure à son gré, l’ordre et une immuable discipline ; les nuages seuls sont capricieux, étant nés de la terre ; mais au-dessus d’eux il y a une loi à laquelle nos vœux ni nos libations ne sauraient rien changer. S’il se réjouit pour sa part de voir s’élever de plus en plus ces audacieuses spirales, c’est qu’ils le portent de plus en plus près des astres inaccessibles qui sont comme l’alphabet de la science. Grâce à eux, tout pourra être prévu, même un second déluge ; mieux vaut les interroger que perdre son temps dans la prière, la seule chose au monde qui soit complètement inutile.

Sur ce dernier point, Aran s’entend avec l’astrologue, dont les laborieuses veilles lui faisaient jusque-là hausser les épaules. Aran est un chef pratique, il promet à la foule joyeuse vie, d’abondantes moissons, le miel, l’huile et le vin, la fin de toute maladie, des troupeaux nombreux, mille délices : ce sont là des aspirations à la portée de tous ; aussi la foule l’acclame-t-elle, et il n’a pas de peine à la faire rire des fantaisies de Korah, qui, demandant la liberté pour les esclaves, permettra sans doute aussi aux agneaux de défendre leurs toisons, aux enfans d’échapper à la verge et aux femmes de se croire égales à leurs seigneurs. Pendant que la logique et le bon sens parlent par la bouche d’Aran, que les esclaves continuent leur travail avec des chants plus tristes que des larmes, les amours d’Afraël et de Noëma se déroulent par un contraste heureux. Leurs entretiens rappelleront inévitablement au lecteur français les premières et sublimes pages de la Chute d’un ange, mais avec des différences essentielles pourtant. Un jeune olympien épris d’une nymphe des bois ne tiendrait pas des discours plus enflammés que ceux de Cédar écartant le feuillage pour embrasser de ses regards Daïdah endormie ; cet amant idéal est humainement passionné, dévoré à la fois de désirs et du remords. Rien de chaste au contraire comme les entretiens d’Afraël avec la jeune mère qui lui ouvre le sanctuaire de sa vie intime en s’étonnant des affinités qu’elle découvre entre elle-même et cet être supérieur. Afraël ne tombera pas,