Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/563

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sur la grille et léchaient de leurs longues flammes blanchâtres le fond du générateur. comme les soupapes de sûreté se levaient sous un excès de pression de la vapeur, le capitaine, aux applaudissemens frénétiques des passagers, dont plusieurs avaient engagé des paris sur l’issue de la lutte, s’assit bravement sur les soupapes, pour les empêcher de fonctionner. Malgré cette audacieuse imprudence, aucun accident ne survint. La légende ajoute que le capitaine Fastman, héros de cette aventure, arriva le premier, laissant bien loin derrière lui son concurrent tout penaud. La vérité, c’est que plus d’un désastre survint dans ces sortes de courses folles. Les chaudières faisaient explosion, les navires volaient en éclats et s’engloutissaient dans les ondes avec tous leurs passagers. Comment se sauver à la nage au milieu de ces lacs immenses, à l’horizon infini, pareil à celui de la mer ? Fût-on d’ailleurs près du rivage, ces eaux étaient si froides, même en été, qu’on n’y pouvait résister plus de quelques minutes, et la crampe, la contraction subite des membres, avaient bien vite raison des plus intrépides nageurs. De là une série d’accidens lamentables qui n’ont pas arrêté un seul jour dans son aveugle élan la témérité des Américains, mais dont les dates et les détails ont été conservés comme ceux d’un triste martyrologe.

Aux dangers d’explosion s’ajoutent ceux des collisions au milieu des brumes ou des rencontres d’écueils, ou bien des bancs de glace, dans lesquels on se trouve quelquefois pris subitement en hiver. Il faut les précautions les plus minutieuses, tout le coup d’œil d’un marin exercé, pour sortir de cette impasse. Nous ne parlons pas des coups de vent qui balaient à certaines époques ces immenses étendues d’eau et jettent les navires à la côte, ni des bourrasques de neige. Les voyageurs aux États-Unis ne s’arrêtent pas à ces choses, et plus d’un préfère encore, surtout pendant les mois chauds, la voie des lacs à celle du chemin de fer. Quand on s’embarque en troupes nombreuses et gaies, on danse le soir sur le pont au clair de lune ; on chante, on fait de la musique, on devise sans souci des heures, les jeunes filles sont courtisées librement ; la flirtation règne à bord dans toute son indépendance. C’est pour beaucoup comme un rêve de bonheur un moment réalisé sur cette nappe limpide qu’aucune brise n’agite. On a peine à s’arracher à tant de charmes, et plus d’un qui ne vit qu’à ces heureux instans ne va pas dormir.

Les heures nocturnes ont fui, voici le jour. Au plus loin qu’on scrute l’horizon, ou ne voit rien, rien que la plaine liquide, sans bornes, comme si l’on était sur l’océan. Par momens, un mirage dû à la réfraction de l’air par suite de la différence de température entre l’atmosphère et la surface si froide des lacs vient tromper le voyageur : c’est un navire qu’il croit voir là-bas passer avec toutes ses voiles, ou bien le relief des côtes, des collines ondulées,