Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/566

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régions. Il était l’ami vénéré des Indiens, et il consacra à les convertir et à les civiliser toute sa fortune, qui était considérable. Est-il besoin de dire que les résultats furent loin de récompenser ses efforts, et que les Indiens s’éloignèrent quand le bon père n’eut plus d’argent. Il est mort il y a quelques années, et son œuvre n’a guère laissé de traces. Il en est, hélas ! de même partout où l’on essaie de catéchiser les sauvages.

L’Anse est disparue à nos yeux, voici maintenant Marquette avec ses mines de fer, les plus riches du globe, voici les Roches-Peintes, Pictured-Rocks, sorte de grès bariolés et déchiquetés imitant des paysages fantastiques. Ce lieu n’est pas loin du saut Sainte-Marie. Aux temps antédiluviens, il y avait là des glaciers qui ont laissé leurs traces sur les roches extérieures, qu’ils ont polies, striées, cannelées comme en tant d’autres pays. Le regrettable Agassiz et M. Desor, un de ses plus fidèles disciples, depuis longtemps retourné en Europe, ont tour à tour étudié ces blocs erratiques, ces moraines et ces boues glaciaires, qui leur rappelaient ceux de la Suisse.

On franchit le saut Sainte-Marie par un canal à écluse ouvert en 1855 par une compagnie privée qui a reçu en échange une importante concession de terrain du gouvernement fédéral. Ailleurs on attend que les villes soient nées pour tracer des canaux, des chemins de fer ; ici l’on fait d’abord de grands travaux publics pour amener la création de villes, et c’est un peu de la sorte qu’a procédé la nature, qui semble avoir marqué d’avance vers les embouchures des grands fleuves, le long de leurs rives plantureuses ou dans les anses les mieux abritées des rivages, la place des centres les plus populeux et des capitales futures.

Les rapides où nous sommes forment un plan incliné liquide d’environ 1,200 mètres de long et large d’autant, rachetant une différence de niveau de 6 mètres. C’est une pente de 5 pour 1,000, dix fois plus forte que celle des fleuves les plus rapides. Les indiens, dans leur pirogue en écorce, la seule capable de résister, ont l’audace de se risquer sur ce précipice. Le lieu est semé d’écueils, et souvent ce n’est qu’à l’écume et au tourbillonnement de l’eau qu’on devine la roche sous-jacente. A la montée, le sauvage s’aide de la gaffe, à la descente il use du gouvernail ; mais il faut pour franchir ce pas périlleux une habitude, une sûreté de coup d’œil, un courage et un sang-froid dont les Indiens seuls ont eu jusqu’ici le privilège. La pirogue est faite d’écorces de bouleau cousues ensemble avec des lanières détachées également de l’arbre. On se sert d’une matière résineuse pour calfeutrer les joints. Des madriers de bois forment à l’intérieur la charpente de la frêle embarcation. Il y a place pour trois ou quatre personnes et quelques quintaux de provisions. Cette barque algonquine est la seule qui résiste aux