Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/600

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avait vu la police surprendre les réunions de ces khlysty tourneurs et pénétrer au milieu d’eux sans que les malheureux s’en aperçussent et suspendissent leur danse. Ils ne cessent de tourner que pour s’affaisser à terre, et tomber dans une lourde prostration. De leur bouche sortent des soupirs entrecoupés, et leur front ruisselle de sueur comme le corps d’un baigneur au sortir des étuves russes. Cet épuisement final, cette sueur dont leurs membres dégouttent, les forcenés les comparent à la faiblesse et à la sueur de sang du Christ au jardin de Gethsémani, de même qu’en balançant leurs bras étendus ils prétendent dans leur danse imiter le battement de l’aile des anges.

Ces valses religieuses sont pour les khlysty une divine jouissance en même temps qu’une sainte cérémonie. Ces mouvemens progressivement accélérés, ce tournoiement prolongé, agissent sur les nerfs et le cerveau d’une façon analogue à certaines boissons fortes ou à certains narcotiques. Au premier étourdissement succède une sorte d’ivresse, d’hallucination comparable à celle que procure l’opium ou le hachich, les khlysty appellent eux-mêmes ces rondes sacrées leur boisson ou leur bière spirituelle, doukhovnoé pivo. A en croire quelques-uns de leurs adversaires, ils auraient parfois dans le même dessein recours à d’autres artifices, aux verges et à la flagellation par exemple, ce qui justifierait leur nom vulgaire de flagellans. C’est au milieu ou à la suite de cet enivrement que vient l’heure des prophéties. Des phrases entrecoupées, souvent insaisissables et incompréhensibles, des mots incohérens et sans signification sont accueillis comme des révélations en langues inconnues. Dans cet état d’exaltation, les sectaires croient que c’est le Saint-Esprit qui parle par leur bouche, et ils expliquent ainsi comment le plus souvent leurs prophètes ne comprennent ni ne se rappellent eux-mêmes ce qu’ils ont prophétisé.

Tandis que les schismatiques de l’église nationale, que les vieux-croyans des deux rites sont depuis Pierre le Grand demeurés confinés dans le bas peuple, les sectes mystiques, comme les khlysty, ont parfois pénétré dans les hautes classes de la société russe. D’après les oukases et les actes officiels, la khlystovstchine aurait au XVIIIe siècle compté des adeptes dans tous les rangs, parmi les princes et les princesses, parmi les étrangers comme parmi les Russes, parmi les ecclésiastiques comme parmi les laïques. Chose digne de remarque, cette doctrine qui renversait le christianisme se propagea surtout parmi les moines et les religieuses, parmi les paysans appartenant aux monastères. On a tenté d’expliquer cette apparente anomalie en considérant l’enseignement des lioudi Bojii comme une réaction, une révolte du bas clergé monastique contre l’âpre domination et le relâchement du haut clergé. Des