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proprement parler peu de droits au titre de chrétien ; ce sont moins des hérésies que des contrefaçons ou des parodies du christianisme. Skoptsy et khlysty ont leur dieu sauveur, les uns Ivan Souslof, les autres Selivanof, ils ont leurs dogmes, leur morale, leurs espérances à eux. De telles sectes semblent reproduire en petit chez le plus jeune des peuples de l’Europe les enseignemens hétérogènes qui signalèrent au début du christianisme les hérésies gnostiques. A cet égard, ce sont les derniers restes d’un monde dont les débris doivent bientôt disparaître. Vis-à-vis de ces hérésies à forme arriérée, archaïque, se sont élevées des sectes à tendances modernes, des doctrines plus semblables à celles qui paraissent chez les nations civilisées, et qui montrent que le peuple russe n’est pas fatalement voué aux rêveries et aux chimères. Le spiritualisme religieux a été dans le peuple même entendu d’une autre manière que celle des khlysty ou des skoptsy, en voulant échapper aux superstitions du ritualisme, le paysan russe ne s’est point toujours jeté dans les aberrations de l’illuminisme. En face des sectes excentriques qui se perdent dans les vagues régions du prophétisme visionnaire s’est fait jour un esprit plus sobre, aimant à marcher sur un sol plus ferme, par des voies plus simples et plus sûres.


III. — DOUKHOBORSTY, MOLOKANES ET SABBATISTES.

Les tendances réformistes, pour ainsi dire protestantes, les tendances rationalistes, sont représentées en Russie par deux sectes voisines que l’histoire comme les doctrines lient l’une à l’autre. Ce sont les doukhobortsy ou lutteurs de l’esprit, et les molokani ou buveurs de lait, ainsi nommés parce qu’ils usent librement de laitage les jours où cet aliment est interdit par la discipline de l’église orthodoxe [1]. Au milieu du peuple russe, en général si scrupuleux observateur des jeûnes et de toutes les observances extérieures, molokanes et doukhobortsesse distinguent en effet par le dédain du rituel et des formes traditionnelles du culte. Ces réformés russes se donnent à eux-mêmes le nom de chrétiens spirituels : ils repoussent comme une sorte de matérialisme et d’idolâtrie la plupart des pratiques extérieures, des cérémonies, des sacremens. Plus encore que les khlysty ou les skoptsy, les lutteurs de l’esprit et les buveurs de lait personnifient la réaction de la raison, la réaction de la

  1. Telle est au moins l’interprétation la plus vraisemblable de ce nom bizarre : on en a aussi cherché l’étymologie dans une petite rivière du sud de la Russie, à laquelle la couleur crayeuse de ses eaux a fait donner le nom de laiteuse (molotchna), et aux bords de laquelle furent longtemps quelques-unes des principales colonies de molokanes ou plutôt de doukhobortses.