Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/637

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noire retraite, qu’à les encourager à se montrer, à s’étaler au soleil pour les voir se faner et dépérir. Le but du gouvernement doit être de les contraindre à se produire au jour, de les mettre en contact avec la société et la civilisation, qui aujourd’hui agite et transforme l’empire. Vis-à-vis de ces dissidens, ce n’est ni l’église, ni l’état, ni le pope, ni le tchinovnik qui seront les plus utiles missionnaires, c’est la culture européennes la liberté elle-même, et nulle autorité ne s’entendra aussi bien qu’elle à distinguer et à trier parmi ces sectes confuses les doctrines qui ont le droit ou la force de vivre.

Nous ne déciderons point combien de temps le raskol peut encore durer. Les religions sont vivaces, elles sont capables de tant de métamorphoses, qu’il est toujours téméraire d’en prédire la fin. Ce que l’on peut dire, c’est qu’après plus de deux siècles d’existence le schisme russe est arrivé à une époque de crise, à une époque de déclin ou de transformation. Le vent qui de l’Occident souffle aujourd’hui sur la Russie est peu favorable aux disputes théologiques. « Si le raskol a duré deux cents ans, dit un écrivain, c’est que le peuple russe en a dormi mille [1]. » Cette boutade n’est pas sans vérité : beaucoup de ces sectes étranges et incohérentes peuvent être regardées comme les songes d’un peuple endormi ou les rêves d’une nation emprisonnée dans les liens du servage. Aujourd’hui ce peuple s’est éveillé, l’émancipation est venue le tirer du sommeil, ses yeux s’ouvrent et découvrent un champ immense de libre activité. Aux ombres incertaines et aux rêves stériles de la nuit vont succéder pour lui les travaux et les luttes du jour. L’industrie et le commerce, les écoles de toute sorte qui s’élèvent au milieu de lui, les voies ferrées qui le relient à la fois à l’Europe et à l’Asie, lui font déjà entrevoir de vastes perspectives. Pour lui aussi viendra dans un temps plus ou moins éloigné l’heure de la politique, souvent l’une des rivales ou des héritières de la religion, de la politique, qui à ses aspirations sociales donnera une forme plus nette et des formules mieux définies, mais non toujours plus rigoureuses, ni peut-être moins chimériques ou moins dangereuses.


ANATOLE LEROY-BEAULIEU.

  1. Livanof, Rasholniki i Ostrojniki, t. Ier, introduct., p. X.