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carrière des armes. La France contemporaine a gardé le souvenir de deux princes Gortchakof, deux vieux soldats de Borodino qui se sont illustrés pendant la guerre d’Orient. L’un commanda l’aile gauche, des troupes russes aux batailles de l’Alma et d’Inkerman ; l’autre, le prince Michel, fut le généralissime des armées du tsar en Crimée, et lia son nom d’une manière impérissable à la défense héroïque de Sébastopol. Il gouverna après le royaume de Pologne comme lieutenant de l’empereur, et devint ainsi, — exemple saisissant des vicissitudes de l’histoire, — le représentant suprême de la dure domination étrangère dans cette même ville de Varsovie où l’un de ses ancêtres avait figuré jadis dans un cortège mémorable de vaincus. Du reste, si ce rapprochement s’est jamais présenté à l’esprit du prince Michel, il n’a dû y puiser que des inspirations dignes de son âme ; il gouverna le pays subjugué avec modération et bienveillance, et laissa après lui le renom d’un homme aussi intègre dans l’administration civile qu’intrépide à la guerre.

Le cousin du prince Michel et chancelier actuel de l’empire, Alexandre Mikhaïlovitch Gortchakof, naquit en 1798, fit fut élevé dans ce lycée de Tsarskoë-Sélò qui a sa place distincte dans l’histoire pédagogique de la Russie. Fondé par Catherine II comme maison d’éducation modèle pour la jeunesse aristocratique de l’empire, le lycée a brillé d’un grand éclat sous le règne d’Alexandre Ier, bien que les Rollin et les Pestalozzi eussent certainement eu plus d’une réserve à faire à l’égard d’un collège qui ne formait ses élèves qu’en vue du grand monde et estimait les fortes études classiques un bagage trop lourd à emporter dans les sphères éthérées des plaisirs et des élégances. Presque tous les professeurs de l’établissement étaient des étrangers, des gens marqués au coin du XVIIIe siècle, esprits déliés, quelque peu légers, et voltairiens plus que de raison. Le plus éminent parmi eux, le professeur de la littérature française, celui qui initia le futur chancelier dans cette langue de Voltaire dont il connaît si bien les tours et les détours, fut un Genevois qui, sous le nom inoffensif de M. de Boudry, en cachait un autre d’une signification terrible. M. de Boudry était tout simplement le propre frère de Marat, le sinistre conventionnel [1]. Ce fut l’impératrice Catherine qui, « pour faire cesser un scandale, » avait imposé ce changement patronymique à M. le professeur Marat, sans cependant parvenir à lui faire changer d’opinions, qui demeurèrent invariablement « jacobines ; » il mourut dans l’impénitence finale d’une admiration hautement avouée pour l’ami du peuple, indignement calomnié. De cette éducation aux mérites très discutables, le jeune Gortchakof sut retirer un suc généreux et fortifiant ; il sortit

  1. Aus der Petersburger Gesellschaft, t. II p. 156.