Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/816

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de leur noble mission, à des paresseux qui ne lui apprenaient rien, à des ivrognes qui le maltraitaient. Lorsqu’il les quittait avant le terme de trois ans, c’était toujours un engagement de trois ans qu’il avait à contracter avec le nouveau maître. Son temps d’études risquait de ne jamais finir. Ostap raconte ses tribulations chez l’un d’eux. Celui-ci avait déjà deux disciples qui ne savaient que manger et boire et qui n’apprenaient rien. Comme ils étaient incapables de chanter dans les foires, Ostap restait chargé de toutes les corvées. Par la pluie et la neige, c’était toujours lui qui était sur les routes. Plus d’une fois, il fut atteint de cruelles maladies, réduit à un extrême épuisement. A la fin, il perdit patience, et commit un péché, celui de murmurer contre ce maître exigeant. Il s’en confesse ingénument. « Je l’ai fidèlement servi. Était-ce ma faute, si j’étais malade ? Et il m’envoyait toujours en route ! quelle injustice ! Mais je me suis fâché contre lui, et j’ai eu tort : il était mon maître. J’ai péché. »

Il y avait d’autres misères encore dans le métier de chanteur ambulant. Au XIe siècle, un prince russe comblait de flatteries et de présens Boïane et ses pareils ; au XIXe siècle, ils étaient harcelés par une police tracassière. On s’obstinait à ne pas les distinguer des vagabonds ordinaires. L’accès des champs de foire et des cabarets où ils auraient pu trouver un nombreux auditoire leur était interdit. C’était presque en se cachant qu’ils pouvaient chanter la gloire des vieux cosaques. L’épopée russe faisait l’école buissonnière. Contre toutes ces épreuves, Ostap raidissait son courage, faisant de nécessité vertu. Il fallait bien persister, puisqu’il n’avait pas d’autre ressource. « Mon Dieu, me disais-je, mon Dieu ! comment vivre en ce monde ? Mon père, quoique aveugle, se suffit à lui-même. Il joue du violon, et les bonnes gens lui cultivent son petit champ. Et moi, que deviendrai-je, si je ne sais rien ? » Ces pensées le tourmentaient lorsqu’il revenait à la maison paternelle et l’en chassaient toujours à la recherche d’un nouveau patron qui fît enfin de lui un kobzar accompli. Le jour vint où il passa maître en son art. « Sais-tu, mon fils ? lui dit enfin le dernier de ses instituteurs, je te remercie. Tu m’as fidèlement servi, tu as bien travaillé. Je pourrais te garder, mais peut-être tu ne me serais d’aucune utilité et moi je n’ai plus rien à t’apprendre. Tu en sais autant que moi : tire-toi d’affaire comme tu l’entendras. » C’est ainsi qu’Ostap fut reçu kobzar. Émancipé, il court le pays, cette fois pour son propre compte. Chemin faisant, il grossit son trésor de science poétique. S’il ne s’attache plus à aucun maître, il écoute les vieux chanteurs et fait son profit de ce qu’il retient.

Cependant au cœur de l’artiste vagabond un sentiment nouveau commence à se glisser. Maintenant qu’il a, comme on dit, une