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villes-neuves françaises au XIIe siècle. Ils octroyèrent aux colons qui viendraient s’établir chez eux une exemption de toutes charges et redevances pour vingt et même pour trente années. Ils assurèrent l’impunité à tous ceux qui, dans le royaume de Pologne ou dans le grand-duché de Lithuanie, seraient sous le coup de quelque poursuite judiciaire. Le comte Zamoïski promettait que « les vauriens qui auraient tué père, mère, frère, même leur seigneur, trouveraient chez lui un asile et une protection contre la vindicte des lois. » Plus le régime agricole était devenu dur et vexatoire dans l’état polonais et lithuanien, plus les paysans avaient hâte d’échapper au servage et de venir goûter sur une terre nouvelle une liberté de trente années, qui à leurs yeux semblait la liberté à perpétuité. D’ailleurs énorme était la fécondité de ce sol vierge de culture, il surabondait d’énergie productrice ; il réalisait les merveilles que les Grecs ont racontées de l’âge d’or et les Hébreux de la terre promise.

L’Ukraine se compose en grande partie de cet humus noir, de ce tchernoziom dont la fertilité n’a pas besoin d’engrais. Chaque grain de blé qu’on jetait dans le sillon creusé par la charrue de bois, raconte M. Koulich, donnait une récolte fabuleuse. Un économiste polonais de ce temps, Rjontchinski, cite un cas où, pour 50 puisoirs de blé qu’on avait semés, il y eut une récolte de 90,000 gerbes. L’herbe poussait si haute que les grands bœufs y disparaissaient presque jusqu’aux cornes. Une charrue qu’on abandonnait dans un champ y était recouverte au bout de quelques semaines d’une épaisse végétation. « La fertilité de la terre, dit le même auteur, l’abondance des fleurs et des herbes odorantes y favorisent à tel point l’élève des abeilles qu’elles s’abritent non-seulement dans les bois, dans les creux d’arbres, mais jusque sur le bord des fleuves et dans des trous en terre, où l’on trouve parfois d’énormes quantités de miel. Les paysans en sont réduits à exterminer les essaims errans pour protéger leurs élèves. On cite un campagnard à qui douze ruches, dans le courant d’un seul été, donnèrent cent essaims, sur lesquels il n’en conserva que quarante. » Pour des populations agricoles, l’Ukraine, avec ses ruisseaux de miel » était comme le Chanaan du monde slave. Les serfs des provinces russes-lithuaniennes y accoururent bientôt en nombre si considérable que l’intérieur du grand-duché sembla vouloir se dépeupler au profit des nouveaux territoires. Les déserts devinrent de florissantes colonies. Dans une seule concession aux princes Ostrojski, on put compter bientôt 80 villes ou bourgades et 2,760 villages. Les Konetspolski avaient d’une seule tenue 170 bourgs et 740 villages. L’Ukraine se développait avec l’activité fiévreuse du far-west américain. La liberté, ici comme là-bas, présidait à la