Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/825

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petcha, pratiquaient réellement un ascétisme d’un genre particulier. Même dans leurs momens de récréation, leur gaîté avait quelque chose de mélancolique. Leur joie était la joie tragique de braves dévoués à la mort, de héros philosophes, qui sur les vanités de ce monde laissent tomber le sarcasme et la hautaine ironie. Sans chemise souvent, avec leurs pantalons souillés de goudron, leur bonnet « recousu avec les herbes des champs et troué par en haut, » comme dit la chanson, sales et hérissés, couchant sur la terre nue à la belle étoile, ils étaient comme une prédication vivante contre la mollesse d’un siècle dégénéré. Leur setcha était une admirable école, et le héraut polonais Paprotski assure que les fils des plus nobles familles du royaume allaient servir quelque temps au midi des cataractes, pour s’y former à la discipline et à la vraie chevalerie. A leurs yeux, la bravoure guerrière ne suffisait pas ; il fallait y joindre l’amour et presque la recherche des privations de toute sorte. Une foi peu éclairée, mais d’autant plus ardente, leur montrait dans une vie future la seule récompense digne de leurs travaux. Ils étaient les templiers, les chevaliers de Rhodes, les teutoniques et les porte-glaives du Bas-Dnieper. Ils avaient cette soif de dévoûment qui fait non-seulement les soldats, mais les martyrs. Quand ils avaient décidé une expédition contre le Turc ou le Tatar, on répandait cette proclamation : « Que celui qui pour la foi chrétienne veut être empalé, roué, écartelé, que celui qui est prêt à endurer toutes les tortures, que celui qui ne craint pas la mort vienne avec nous ! » Le même Paprotski leur rend un hommage éclatant, les appelant les Hector et les Hercule de la chrétienté. « Montrez-moi donc, disait-il à ses compatriotes, montrez-moi des exploits comme ceux qu’accomplissent journellement ces hommes que je peux bien appeler des saints. Leur gloire est partout répandue ; elle restera attachée à leur nom jusque dans les siècles des siècles, lors même que périrait la Pologne ! »

La vie de la Petite-Russie sous ses deux aspects, l’infortune des colons emmenés par milliers en esclavage, les exploits des hardis Zaporogues, voilà le motif des chansons historiques de l’Ukraine. A la différence des bylines grandes-russiennes, elles sont avant tout le récit d’événemens réels, une peinture de l’existence quotidienne. Elles célèbrent non plus les héros mythologiques, les demi-dieux du cycle de Vladimir, mais de simples mortels qui n’ont aucune parenté avec les astres, des cosaques comme on en voit tous les jours. La note dominante des doumas, c’est la mélancolie. Les aventures d’esclavage y occupent une plus grande part que les hauts faits militaires. Les enlèvemens d’êtres humains, qui ont fourni aux poètes de l’antiquité la fable de mainte joyeuse comédie, n’ont inspiré que tristesse aux rhapsodes de la steppe. La réalité était trop