Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/829

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en Ukraine, les affranchis firent de leur butin trois portions : l’une pour les saints monastères cosaques de la Petite-Russie, ceux de Traktomirof et de Méjigor, et l’église de la setcha ; la seconde fut partagée entre les vainqueurs ; la troisième fut consacrée à boire et à se divertir. La gloire de Samuel Kochka « ne périra pas, n’aura pas de déclin ; fameux restera son nom parmi les cosaques, parmi les frères et amis, parmi les chevaliers, parmi les bons compagnons ! »

D’autres ballades racontent l’histoire de la jeune fille qui se noie pour échapper à la passion du Turc, ou de celle qui fut poignardée par les Tatars furieux, ou encore le rachat de l’amante par l’amoureux, ou enfin la rencontre de parens longtemps séparés : un frère, devenu Turc, reconnaît sa sœur au moment où il vient de l’acheter pour faire d’elle sa maîtresse. Qui ne serait attendri par la plainte des trois belles filles de prêtre que les ravisseurs chassent à coups de fouet devant eux, tandis que le sable brûlant « ronge » leurs pieds nus et délicats ? Un document authentique, la lettre du prêtre Pierre, adressée en 1662 au tsar Alexis et citée par MM. Antonovitch et Dragomanof, est peut-être plus émouvante. La vie réelle a parfois cet avantage sur la poésie. « L’an passé, écrit le malheureux, les Tatars sont venus et ont incendié toutes nos églises avec les icônes, les livres, les chasubles ; ils ont emmené prisonniers mon père, ma mère, mes frères, ma popesse et mes enfans, en tout dix-huit personnes. Moi seul, ton intercesseur auprès de Dieu, j’ai pu m’échapper. Et maintenant je t’implore pour mes parens, ma popesse et mes enfans, qui sont en Crimée ; ordonne à l’ataman des Zaporogues de négocier leur échange. J’ai peur qu’ils ne périssent à la fin parmi ces païens, ces musulmans impies. » De combien de familles ukrainiennes l’aventure de ce pauvre prêtre n’est-elle pas l’histoire ?

Mais souvent les chrétiens prenaient l’offensive, faisaient rentrer la terreur dans les repaires de la Crimée. Ce n’était pas en vain que les kobzars faisaient retentir dans toute l’Ukraine les voix de l’exil, la plainte du forçat rivé à la tringle de la chiourme, la malédiction des prisonniers, et qu’ils peignaient la dispersion des familles, le déshonneur des femmes et toutes les hontes de l’esclavage. On n’arrachait pas inutilement des larmes aux héros zaporogues. Sur leurs cavales rapides, sur leurs légères pirogues, ils rendaient à l’infidèle le mal pour le mal. Eux aussi ramenaient des prisonniers, et trop souvent ils égalaient, ils dépassaient leurs ennemis en cruauté. Dans l’expédition de 1575, l’ataman Bogdan Roginski mit la Crimée à feu et à sang. « Les cosaques brûlèrent tout, raconte Bielski, ne laissèrent pas une âme vivante où ils passèrent, empalèrent jusqu’à des enfans. » Peut-être Roginski voulait-il venger les injures dont parle la chanson : « O Bogdan ! ataman des