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toiles, dont le succès est fort grand, j’avoue que je suis touché surtout par les qualités excellentes et toutes spéciales de cette peinture solide, harmonieuse, résistante, qui appartient en propre à M. Paul Laurens et fait de lui l’artiste remarquable que l’on sait.

Tous les personnages sans exception qui figurent dans les tableaux de M. Emile Levy ont l’immense avantage d’avoir fréquenté la meilleure compagnie et d’être extrêmement bien élevés. De complexion faible, tous plus ou moins convalescens, ils ont des pâleurs exquises, des gestes à la fois gracieux, languissans et distingués. La petite bergère qui, sous le numéro 1364, passe un ruisseau tout en filant, serait admise, au seul aspect de ses pieds d’ivoire, dans le pensionnat le plus, aristocratique de Paris. Il pleut de la veloutine et de la poudre de riz dans le paysage où respire ce petit ange, et le soleil qui l’éclaire ne roussit point la peau. Les arbres y ont des pudeurs coquettes, et les herbes des airs penchés.

L’autre tableau, intitulé Une Idylle, et représentant deux petits paysans adorables dans une barque charmante, a comme le précédent des qualités d’ineffable langueur. Si jamais, dans un moment d’enthousiasme romantique, M. Bouguerau voulait peindre une bergère, il la peindrait ainsi ; mais hâtons-nous de dire qu’il n’aurait ni la finesse de coloration, ni les raffinemens, ni la distinction, que M. Levy pousse à l’excès, mais qui lui sont des qualités très personnelles.

Son portrait de Mme la comtesse de E*** a du charme ; il est élégamment dessiné. Le modelé est tout plein de petites délicatesses qui, à deux pas de distance, se confondent et s’évanouissent en un ensemble un peu plat et décoloré. La tête, charmante d’ailleurs, est plaquée sur le fond, dont le fauteuil semble faire partie intégrante. Oserai-je dire que le bras droit de Mme de E*** me paraît positivement trop court ?

Le bon gros bébé étalé dans son fauteuil qu’expose M. Brion est réjouissant à voir… L’ensemble est d’une couleur un peu voyante, ruisselante, mais joyeuse, franche et fraîche. On connaît les qualités de M. Brion, elles se retrouvent toutes là, avec un surcroit de bonne humeur et de bonne santé.

Les Pêcheurs de crevettes fuyard le gros temps, de M. Cogen, sont d’une peinture légèrement molle, mais simple et sincère ; l’effet est remarquablement juste et bien compris ; c’est là une fort bonne chose et pleine de sentiment.

M. Henner est un raffiné : sa petite naïade et sa tête de femme sont deux bijoux de coloration délicate et de fin modelé. Au milieu de ce tapage, de cette agitation fiévreuse, qui font de l’exposition de peinture un véritable champ de foire, ces deux petites toiles si