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choqué comme moi. M. Lefebvre, qui a du talent malgré tout, a le tort de s’affirmer avec trop d’assurance ; ses qualités n’y gagnent pas, ses défauts en sont plus apparens.

L’Idylle de M. Raphaël Collin est une grosse fille peu élégante de forme, mais remarquablement bien dessinée et modelée. Il n’y a pas au Salon de cette année beaucoup de figures de femmes qui puissent lutter avec cette modeste et consciencieuse étude. Veuillez l’examiner avec attention, elle le mérite d’autant plus qu’elle ne cherche point à se faire remarquer, et qu’elle est tout bonnement simple et vraie.

M. Stanislas Torrents expose un tout petit portrait de jeune fille qui est un bijou de coloration et de facture aisée, puis un grand tableau qu’il intitule le Mort. Quel est le mort inconnu qui sert de prétexte à cette grande page ? L’artiste ne nous le dit pas. Quoi qu’il en soit, le cadavre est étendu au premier plan, entouré d’un moine en robe blanche, d’un porte-cierge et de quelques assistons. Il suffit de regarder les mains pour constater la valeur de M. Torrents ; elles sont d’une peinture excellente ; l’ensemble de la composition, qui d’ailleurs parade un peu, est d’une grande harmonie, et chaque tête est un morceau de choix qui mériterait à lui seul la médaille qu’a obtenue le tableau tout entier. Souhaitons que M. Torrents choisisse pour sa prochaine œuvre un sujet qui donne lieu a des mouvemens, des expressions, et à un effet un peu moins circonscrit et renfermé.

M. Sylvestre a pris pour sujet la Mort de Sénèque. Il y a des aspirations de toute sorte dans cette toile, pleine d’imperfections et de rares qualités. Les draperies, d’un ton criard et d’un dessin boursouflé, sont des violences qui fort heureusement semblent empruntées. Le drap blanc du milieu, si abondamment ensanglanté, est d’un effet mélodramatique un peu vulgaire et contestable historiquement, puisque, après s’être fait ouvrir les veines, et le sang ne venant pas, Sénèque dut avoir recours au poison, et finalement ne trouva la mort que dans une étuve où il se plongea ; mais peu importe. Le groupe des disciples est confus, certains bras sont d’une construction et d’un emmanchement problématiques. Le Sénèque lui-même, dessiné avec un aplomb quelque peu affecté, rappelle beaucoup le Marcus Sextus, de Guérin ; cette figure sent un peu trop l’académie d’atelier, de même que l’ensemble du tableau fait songer aux esquisses de concours… Il n’en est pas moins vrai qu’il y a là un caractère de vigueur et de simplicité, un instinct du grand, un désir de s’élever. C’est l’effort d’un jeune homme cherchant sa voie et s’appuyant encore sur tout ce qui l’entoure, confondant dans un même enthousiasme le passé, qu’il admire, et le présent, qui le grise. Autant la fougue de M. Becker