Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/926

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bonhomie, de vigueur, d’énergique conviction et de simplicité, et demandez-vous quel est le peintre vivant qui saurait dessiner avec cette autorité et cette exactitude, Je sais qu’il ne s’agit là que d’un portrait où les difficultés d’arrangement et de composition se sont trouvées tout naturellement écartées ; mais les qualités qu’on y remarque y sont tellement personnelles et si rares, s’y manifestent avec une telle intensité, qu’il est impossible, pour nous du moins, de rester indifférent,… pourvu maintenant que M. Bastien Lepage, que l’on dit fort jeune, ne devienne pas trop vite à la mode, pourvu qu’il ne gagne pas trop facilement et trop rapidement de l’argent, et qu’on le laisse encore un peu à ses études et à son art ! Je ne dis rien de son petit portrait de la communiante, dont l’aspect est un peu trop étrange et japonais, et cependant au milieu de ces blancheurs confuses que de qualités peu ordinaires dans la tête, quel dessin ferme et sincère dans les petites mains gantées !

Le grand portrait de femme vêtue d’une robe jaune, par M. Delaunay, est une décoration d’une couleur agréable qui rappelle Couture. On souhaiterait toutefois un modelé plus sévère et plus solide. La main qui soutient l’éventail et le massif avant-bras semblent sortir directement de la poitrine, l’on songe malgré soi à quelque accident phénoménal ; cette main et ce bout de bras laissent d’ailleurs beaucoup à désirer comme forme. L’autre bras qui tombe, se détachant sur le jaune discret et fort harmonieux de la jupe, est d’un ton très fin ; je le trouve en revanche insuffisamment modelé : le poignet en est trop large et plat ; la partie pleine de la main est énorme, tandis que les doigts sont comme atrophiés. Si maintenant nous remontons à la naissance de ce bras, nous voyons que l’épaule, le cou et l’étrange boursouflure dont il est surchargé à sa partie postérieure ne forment qu’une seule masse d’un ton uniforme où les différences de plan ne se sentent pas, de sorte qu’il n’y a là qu’une teinte plate maintenue par un contour.

Le petit portrait d’homme exposé par M. Delaunay est d’une couleur peu agréable, il est de plus d’une exécution âpre, égratignée, qui nuit beaucoup à l’expression de la forme. Pourquoi ces empâtemens exagérés et sans effet, ces rugosités un peu grossières, en même temps que cette recherche de nuances ? Pourquoi dans les nus tant de petits travaux compliqués qui sentent le labeur et l’hésitation, et ces fougues de grosse brosse, ces négligences préméditées dans l’indication des vêtemens ? Il y a quelque chose d’incertain et d’affecté chez M. Delaunay : sa peinture n’est ni d’un coloriste puissant, ni d’un dessinateur savant et convaincu, on y sent un homme de goût qui se cherche.

La petite tête de femme encadrée d’une bordure noire est la meilleure des trois toiles de M. Delaunay. La tonalité en est charmante,