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un nombre prodigieux d’impressions originales, d’émotions sincères, qu’il est à peu près impossible de décrire et qu’il faut voir pour en être charmé. Le plus rêveur et en même temps le doyen parmi ces amoureux indépendans de la nature était certainement M. Corot. Je n’ai jamais pu regarder un tableau de ce peintre célèbre sans songer à la Madeleine à qui il sera beaucoup pardonné parce qu’elle a beaucoup aimé. Corot a beaucoup aimé la nature ; il a éprouvé à une heure de sa vie une émotion si vraie et si profonde que cette émotion suffit à embaumer son œuvre entière et à populariser son nom. Arômes du grand air au matin d’un beau jour de printemps, parfum des bois après la pluie, impression des grands ciels encore chargés de vapeurs endormies, solitudes rêveuses, sentiment vague et délicieux de l’espace, Corot a dégusté toutes ces saveurs et nous en a fait entrevoir le poétique idéal, à travers une gaze malheureusement.

Sans doute une précision plus grande dans les formes, une exécution plus réelle, un dessin plus sûr, eussent fait envoler le léger rêve. Ces senteurs si fines ne pouvaient être contenues et conservées que dans du coton. Sans atténuer le moins du monde le charmé et la délicatesse du poète, on peut dire que le peintre a quelque peu abusé de ce précieux coton. Quand par hasard, comme dans les Bûcherons de cette année, le parfum a été oublié ou s’est évaporé trop vite, on se trouve en présence d’une masse indécise et confuse, qui cause aux yeux le plus grand embarras. La vérité est qu’il manque beaucoup de choses à cette personnalité exceptionnellement délicate et originale, dont toute la sève se porta dans une seule branche.

Corot sentait mieux que personne l’insuffisance de son dessin ; je n’en veux pour preuve que ses figures peintes et certaines études où il contraignait sa main rebelle à suivre un contour et à préciser une forme. Si, vers la fin de sa vie, il a affecté l’indécision et la mollesse, c’est que, désespérant d’en triompher, il voulait du moins donner à ses défauts une apparence de conviction. Les charmes exceptionnels de ce peintre ne pouvaient être goûtés que par des raffinés ; ce ne sont pas eux cependant qui ont fait émeute autour de son nom. On a confondu dans une même admiration qualités et défauts, et on a recherché ceux-ci avec un enthousiasme que celles-là seules méritaient.

De M. Ségé, une plaine immense, un ciel pur et profond sur lequel se détache au loin la silhouette d’un hameau ; voilà tout le tableau : l’impression est juste et pleine de poésie. Que de fois n’a-t-on pas cherché l’ombre d’un pommier pour s’asseoir devant ce tableau-là ! et pendant une heure on baignait ses yeux dans ces grandes teintes pures et calmes, tandis que l’esprit flânait et qu’on se sentait vivre.