Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/955

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


ce qu’on demande, c’est là ce qu’on propose d’inscrire dans la loi nouvelle comme la sanction et le couronnement de l’indépendance de l’enseignement supérieur. Ceci, nous ne craignons pas de le dire, serait une nouveauté redoutable devant laquelle l’assemblée reculera vraisemblablement. Elle résistera à la séduisante éloquence de M. l’évêque d’Orléans, elle rendra à l’église elle-même le service de lui refuser les périlleuses responsabilités qu’on revendique pour elle, qui ne lui seraient pas plus profitables qu’à la société elle-même. Y a-t-on bien réfléchi ? Ainsi, à l’heure où nous sommes, dans les conditions où nous vivons, l’état ne serait plus rien en matière d’enseignement supérieur, ou du moins il ne serait qu’un rival, un simple concurrent pour les institutions indépendantes. Les écoles libres feraient ce qu’elles voudraient, elles distribueraient des grades, elles fixeraient elles-mêmes l’étalon de l’instruction supérieure, elles n’auraient pas seulement la liberté des méthodes scientifiques ou littéraires, elles resteraient les juges de la mesure de capacité publique ! Qu’en résulterait-il ? Ou bien la conséquence serait ce qu’elle a été partout où ce système a été expérimenté, le niveau des connaissances s’abaisserait par degrés, les études s’aviliraient, — ou bien, si l’on veut, on arriverait à un résultat tout opposé et tout aussi périlleux d’une autre façon : ce régime créerait des puissances enseignantes concentrées qui envahiraient tout, qui tiendraient l’état en échec et finiraient par mettre en présence deux sociétés animées d’esprits différens, ayant pour ainsi dire des âmes différentes. C’est un double péril que la prévoyance de tous les esprits réfléchis doit écarter en laissant à l’état un droit dont il ne doit pas se laisser dépouiller, qu’il ne peut pas même consentir à partager sans abdiquer.

On en prend vraiment trop à l’aise avec cet être moral, souvent insaisissable, très réel cependant, qui s’appelle l’état, et qu’on s’efforce de dépouiller ou de doter de prérogatives démesurées, selon qu’on est dans l’opposition ou au pouvoir. Tantôt ce sont les républicains, les libéraux exclusifs qui, par défiance, par indiscipline, désarmeraient l’état de ses droits les plus essentiels, tantôt ce sont les conservateurs religieux ou politiques qui l’annuleraient par antipathie pour la société civile, pour les intérêts modernes, qu’il personnifie. Ni les uns ni les autres ne voient que, sous la république comme sous la monarchie, l’état existe avec le même caractère, avec les mêmes prérogatives, les mêmes droits inaliénables. C’est toujours la France, c’est ce qu’il y a de permanent et de supérieur. L’état représente les traditions nationales, les grands intérêts civils, et ce qu’on pourrait appeler la haute police de la société. C’est à ce titre qu’il ne peut se dessaisir du droit de vérifier les résultats de l’enseignement supérieur ; tout ce qu’on peut lui demander, c’est de remplir son rôle avec une impartialité complète, sans imposer des entraves gênantes, sans humilier ou diminuer la liberté qu’il reconnaît, qu’il doit respecter. Ce droit même qu’il