Page:Revue des Deux Mondes - 1876 - tome 13.djvu/703

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


lui, tout libéral, même le plus modéré, est un radical commencé, un radical à l’état de germination, et dans la semence il voit déjà poindre le fruit ; il sait que tout ce qui vient du dragon tôt ou tard par un entraînement fatal retourne au dragon. Quels que soient ses sentimens particuliers pour l’honorable vice-président de l’assemblée, il estime que les opinions de M. Martel exhalent un parfum suspect et comme une vague odeur de pétrole, et quand on lui dit : — Si M. Martel était candidat quelque part en concurrence avec tel bonapartiste, à qui donneriez-vous votre voix ? — il répond sans hésiter : — Au bonapartiste, quoique M. Martel soit mon ami. — On peut aimer beaucoup les gens, mais un homme d’état doit résister à ses sympathies et à ses affections, et rayer de la liste de ses candidats non-seulement tous les enfans de Bélial, mais tous ceux qui les tolèrent,

Les uns parce qu’ils sont méchans et malfaisans,
Et les autres pour être aux méchans complaisans.

Quand le public eut constaté que le ministère du 12 mars durait au-delà de toute espérance, il demeura convaincu qu’on s’était fait des concessions mutuelles, qu’une transaction était intervenue. Il n’en était rien. On ne s’entendait qu’a la condition de ne point s’expliquer. L’église nous enseigne que la sagesse de Dieu a permis le mélange de l’ivraie et du bon grain pour ménager aux méchans des moyens de conversion et aux bons des occasions de mérite. Les occasions de mérite ne manquaient point dans le sein du conseil ; on y avait des égards les uns pour les autres, on pratiquait le support et la patience chrétienne, on réprimait avec soin ces mouvemens d’humeur qu’inspire la vue d’un visage qui déplaît ; mais on ne cherchait point à se convertir réciproquement, on sentait que cette œuvre était au-dessus de l’effort humain. Le conseil était une réunion d’hommes bien élevés qui, pour bien vivre ensemble, bannissaient de leurs entretiens un sujet désagréable, et, chose étrange, invraisemblable et pourtant vraie, il y avait un endroit en France où l’on ne parlait jamais politique : c’était le conseil des ministres. Sans doute on prévoyait qu’un jour ou l’autre il en faudrait parler ; mais on atermoyait, on poussait le temps avec l’épaule. A quoi bon troubler par d’aigres discussions les agrémens d’un commerce honnête et civil ? Le cardinal de Retz prétendait que les rois et les peuples ne s’accordent jamais mieux que dans le silence ; pour les ministres, le silence est quelquefois non-seulement le meilleur, mais le seul moyen de s’accorder.

Il est probable que cet état de choses se serait prolongé jusqu’après les élections, si M. Buffet avait réussi à faire nommer par l’assemblée des sénateurs inamovibles auxquels il pût accorder sa confiance. Le