Page:Revue des Deux Mondes - 1876 - tome 15.djvu/334

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à la cour. A la vue de ces cordons révolutionnaires, Louis XVI reste muet, pousse un soupir et les montre du geste à Dumouriez, auquel il donnait audience. Celui-ci prend un air consterné et s’écrie en soupirant à son tour : « Hélas ! oui, monsieur, tout est perdu. » Peu de temps après, le bonnet rouge faisait son entrée aux Tuileries.

Bonnets et chapeaux ont eu chez nous à diverses époques une grande importance politique. En 1357, les Parisiens, révoltés sous la conduite d’Etienne Marcel, avaient adopté comme signe de ralliement le chaperon rouge et bleu avec une broche d’argent émaillé, ornée de cette devise, à bonne fin. Pendant les guerres civiles du règne de Charles VI, il suffisait de porter, comme les Bourguignons, la cornette du chaperon à droite, ou comme les Armagnacs à gauche, pour se croire obligé d’en venir aux mains. En 1793, chacun en se coiffant du bonnet rouge pouvait entrer dans la corporation des égorgeurs et se faire le pourvoyeur du bourreau. Voici l’origine de cette coiffure sinistre.

La loi d’amnistie du 28 mars 1792 avait rendu à la liberté les Suisses du régiment de Châteauvieux, condamnés aux galères à l’occasion de l’échauffourée de Nancy. Ces militaires furent emmenés à Paris, ayant encore sur la tête le bonnet des forçats, qui était rouge. Le peuple des faubourgs, qui les regardait comme des victimes de la tyrannie, leur fit cortège en fraternisant et s’affubla de leurs bonnets. Cette coiffure, qui n’était que le stigmate du bagne, fut transformée en emblème de la liberté. Les jacobins s’empressèrent de l’adopter. Ils prirent en même temps pour l’été la carmagnole, sorte de gilet rond taillé sur le modèle de la veste des matelots, pour l’hiver la houppelande, large redingote de drap gris ou bleu, avec revers et collet rouge, et remplacèrent la culotte par le pantalon, d’où le nom de sans-culottes donné aux bandits et aux imbéciles qui se coiffaient du bonnet rouge. L’accoutrement fut complété par des sabots et chez quelques meneurs par des boucles d’oreilles à la guillotine. Chaumette, qui voulait sans doute que la démagogie eût ses lois somptuaires comme l’ancien régime, proposa de l’imposer à toute la France, mais la convention le repoussa toujours et le 9 thermidor le fit disparaître. Au lendemain de cette journée mémorable, les muscadins, ainsi nommés par l’ex-capucin Chabot parce qu’ils avaient conservé pendant la terreur l’usage aristocratique et suspect du musc, échangèrent leur badine contre un gourdin qu’ils appelaient le pouvoir exécutif et se mirent à rosser dans les rues les ci-devant jacobins. Les habits de l’ancien régime, serrés dans des coffres pendant le règne du tribunal révolutionnaire, reparurent en attendant qu’il fût possible de s’habiller de neuf, car l’argent, effrayé par les assignats, n’était point encore