Page:Revue des Deux Mondes - 1876 - tome 15.djvu/75

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


politique, à tel et à tel moment des négociations, n’est pas chose facile à deviner. Peut-être ne le saura-t-on que par la publication de ses mémoires, si toutefois le grand diplomate a cru devoir y consigner ces petits détails. Dans toute opération politique importante, l’esprit le plus décidé, sans changer d’avis sur le fond, peut très bien modifier son plan, varier ses moyens, se porter à droite ou à gauche, suivant les péripéties du combat. C’est ce qui est arrivé à M. de Talleyrand, de 1830 à 1832, pendant les longues fluctuations de la conférence de Londres. Le baron de Stockmar aurait bien voulu connaître les missives secrètes que Louis-Philippe, dit-il, a du envoyer de Paris pendant ces deux années à son ministre plénipotentiaire, mais cette prétendue correspondance n’existe que dans l’imagination de Stockmar. Les documens qui pourraient nous révéler quelque chose des visées particulières de Talleyrand, ce seraient ses lettres à ses amis, à ses confidens, lettres familières où il aurait parlé lui-même du détail de ses embarras, précisément parce que cela ne touchait pas au fond de la question, et que ces incidens variaient d’un jour à l’autre. Voici une de ces lettres qu’on ne lira pas sans intérêt. Elle est entièrement inédite. Talleyrand l’adressait de Londres au général Sébastiani dans les premiers jours de la conférence de Londres, c’est-à-dire au mois de novembre 1830. Plus tard, après que toutes ces affaires de Belgique furent terminées, M. le général Sébastiani fit présent de cette lettre à un membre éminent de la diplomatie russe, M. le comte Orlof-Davidof, qui la conserva comme une relique ; c’est à l’obligeance de M. le comte Orlof-Davidof que nous devons de pouvoir la publier aujourd’hui.


« Mon cher général, nous avons ici à conduire des gens timides. Ils arrivent un peu lentement peut-être, mais enfin ils arrivent. Nous sommes obligés d’attendre un nouvel essai que l’on fait à Bruxelles pour le prince d’Orange. C’est lord Ponsonby, beau-frère de lord Grey, qui écrit que le parti orangiste reprend beaucoup de force. On croit cela aisément ici, parce que c’est ce que l’on désire. On blesserait beaucoup de monde, si ton ne laissait pas faire une dernière tentative. Si elle ne réussit pas, comme c’est très probable, tous mes efforts se porteront sur le jeune prince de Naples. J’ai déclaré que l’on ne pouvait plus penser au prince Léopold. Voilà où nous en sommes. Le premier courrier nous apportera les nouvelles de ce qui se sera passé le mardi 11. Les dernières dépêches annonçaient l’envoi de quatre commissaires dont deux devaient aller à Paris et deux à Londres, mais arrivant avec des protestations et les mains vides. Les Belges n’osent pas proposer définitivement un roi. Les deux sections sont fort divisées d’opinion. Je ne crois pas que vous et moi ayons jamais eu à traiter une affaire aussi compliquée, mais il faut s’en tirer, car la paix y est attachée. Vous serez