Page:Revue des Deux Mondes - 1876 - tome 15.djvu/83

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trouvaient le plus en désaccord avec ses idées, beaucoup lui auraient donné leurs suffrages tant on avait hâte de constituer un gouvernement anti-hollandais. M. le comte de Mérode comprit qu’il fallait au pays une famille souveraine pour lui assurer des alliances. Il ferma l’oreille à toutes les suggestions. Aucune des combinaisons proposées au lendemain de la révolution ne rencontra en lui la moindre hostilité. On le vit se prêter à tout, admettre toutes les tentatives, aller de La Haye à Londres suivant les nécessités politiques, ne songer qu’à la Belgique et faire bon marché de lui-même. Au gouvernement provisoire, au congrès national, dans maintes missions diplomatiques, son abnégation ne se démentit pas un instant. Dès qu’on se fut mis d’accord sur le nom du prince Léopold, le roi n’eut pas de plus ferme appui. Plus tard, chaque fois qu’une crise ministérielle éclatait, quand le roi ne trouvait pas immédiatement parmi les hommes d’état des deux chambres les ministres que réclamaient les circonstances, il faisait appel au comte Félix de Mérode. Ces appels lui parvenaient le plus souvent dans son château sur la frontière de France. Un courrier du roi se présentait portant une dépêche ; le comte montait en voiture, arrivait à Bruxelles, causait avec le roi, et, mettant de côté toute prétention, se chargeait de l’intérim, jusqu’au jour où d’autres conseillers venaient prendre en main les affaires suivant l’esprit de la constitution. N’est-ce pas exactement le contraire de ce qu’avait fait à Nauplie le comte Capodistrias ?

Nous avons cité cet exemple comme le plus en vue ; on retrouverait chez tous les hommes d’état belges au temps de la fondation du royaume des sentimens du même ordre. Voilà pourquoi leurs noms doivent être placés au premier rang, à côté des souverains et des ministres qui ont fondé la nouvelle monarchie. Puissions-nous, en leur rendant cet hommage, engager M. Théodore Juste à compléter son tableau ! Il paraît sentir lui-même qu’il y manque plus d’une figure. Un des principaux personnages de la Belgique lui ayant écrit un jour que le roi Louis-Philippe devait y trouver place, cette opinion ne lui a pas semblé indifférente, puisqu’il l’a consignée dans une note. L’histoire est tenue de mettre en pleine lumière toutes les pensées qui ont contribué à la civilisation libérale ; la politique française de 1830 à l’égard de la révolution belge est une de ces conceptions fécondes, et plus elle est méconnue par nos ennemis, plus ceux qu’elle a secondés lui doivent réparation.


SAINT-RENE TAILLANDIER.