Page:Revue des Deux Mondes - 1876 - tome 18.djvu/500

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pendant la nuit, le sacristain n’ayant pas voulu donner la clé de la tour, il avait escaladé avec quelques autres patriotes une forêt d’arcs-boutans et de clochetons, au risque de se rompre vingt fois le cou, pour arborer le drapeau national. Quelques mois après, quand le drapeau contraire l’eut emporté, à la lettre il perdit la raison. Il sortit dans la rue avec une énorme cocarde tricolore. « Je voudrais bien savoir, dit-il, qui est-ce qui va venir m’arracher cette cocarde. » On l’aimait dans le quartier. « Personne, capitaine, personne, » lui répondit-on, et on le ramena doucement par le bras à la maison. Mon père partageait les mêmes sentimens. Il fit les campagnes de l’amiral Villaret-Joyeuse. Pris par les Anglais, il passa plusieurs années sur les pontons. Chaque année, sa jouissance était d’aller, le jour où l’on tirait au sort, humilier les recrues nouvelles de ses souvenirs de volontaire. Regardant d’un œil de mépris ceux qui mettaient la main dans l’urne : « Autrefois, disait-il, nous ne faisions pas ainsi, » et il haussait ostensiblement les épaules sur la décadence des temps.

C’est par ce que j’ai vu de ces excellens marins et ce que j’ai lu et entendu des paysans de Lithuanie ou même de Pologne, que j’ai formé mes idées sur la vertu innée de nos races, quand elles sont organisées selon le type du clan primitif. On ne comprendra jamais ce qu’il y avait de bonté dans ces vieux Celtes, et même de politesse et de douceur de mœurs. J’en ai vu encore le modèle expirant, il y a une trentaine d’années, dans la jolie petite île de Bréhat, avec ses mœurs patriarcales, dignes du temps des Phéaciens. Le désintéressement, l’incapacité pratique de ces braves gens, dépassaient toute imagination. Ce qui montrait leur noblesse, c’est que, dès qu’ils voulaient faire quelque chose qui ressemblât à un négoce, ils étaient sûrement trompés. Depuis que le monde existe, jamais on ne se ruina avec plus de fougue, plus d’imagination, plus d’entrain, plus de gaîté. C’était un feu roulant de paradoxes pratiques, d’amusantes fantaisies. Jamais on né méprisa plus joyeusement toutes les lois du bon sens positif et de la saine économie. « Maman, demandai-je un jour à ma mère, dans les dernières années de sa vie, est-ce que vraiment tous ceux de notre famille que vous avez connus étaient aussi réfractaires à la fortune que ceux que j’ai connus moi-même ?

— Tous pauvres comme Job, me répondit-elle. A quoi penses-tu donc ? Comment veux-tu qu’il en fût autrement ? Aucun d’eux ne naquit riche et aucun d’eux n’a pillé ni rançonné personne. En ce temps-là, il n’y avait de riche que le clergé et les nobles. Il y a pourtant une exception, c’est Z., qui est devenu millionnaire. Ah ! celui-là est un homme considéré, bien établi dans le monde, presque un député, susceptible au moins de l’être.