Page:Revue des Deux Mondes - 1876 - tome 18.djvu/501

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— Comment donc Z. a-t-il fait une fortune considérable, quand tous autour de lui sont restés pauvres ?

— Je ne peux pas te dire cela… Il y a des gens qui naissent pour être riches, d’autres qui ne le seront jamais. Il faut avoir des griffes, se servir le premier. Or c’est ce que nous n’avons jamais su faire. Dès qu’il s’agit de prendre la meilleure portion sur le plat qui passe, notre politesse naturelle s’y oppose. Aucun de tes ascendans n’a gagné d’argent. Ils n’ont rien pris à la masse, n’ont pas appauvri le monde. ton grand-père ne voulut pas suivre l’exemple des autres, acheter des biens nationaux. ton père était comme tous les marins. La preuve qu’il était né pour naviguer et se battre, c’est qu’il n’entendait rien aux affaires. Quand tu vins au monde, nous étions si tristes, que je te pris sur mes genoux et pleurai amèrement. Les marins, vois-tu, ne ressemblent pas au reste du monde. J’en ai vu qui, au début de leur engagement, avaient entre les mains des sommes assez fortes. Ils imaginaient un divertissement singulier. Ils faisaient chauffer les écus dans un poêlon, puis les jetaient dans la rue, riant aux éclats des efforts de la canaille pour s’en saisir. C’était une façon de marquer qu’on ne se fait pas tuer pour des pièces de six francs, et que l’argent n’était rien à leurs yeux auprès de l’honneur de servir le roi. Et ton pauvre onde Pierre, en Voilà encore un qui m’a donné du souci. Oh ciel !

— Parlez-moi de lui, dis-je ; je ne sais pourquoi je l’aime.

— Tu l’as vu un jour ; il nous rencontra près du pont ; il te salua ; mais tu étais trop respecté dans le pays, il n’osa te parler, et je ne voulus pas te dire. C’était la meilleure créature de Dieu ; mais on ne put jamais l’astreindre à travailler. Il était toujours par voies et par chemins, passant ses jours et ses nuits dans les cabarets ; avec cela bon et honnête, mais il fut impossible de lui donner un état. Tu ne peux te figurer comme il était charmant avant que la vie qu’il menait ne l’eût épuisé. Il était adoré dans le pays, on se l’arrachait. Ce qu’il savait de contes, de proverbes, d’histoires à faire mourir de rire ne peut se concevoir. Tout le pays le suivait. Avec cela, assez instruit ; il avait beaucoup lu. Dans les cabarets on faisait cercle autour de lui, on l’applaudissait. Il était la vie, l’âme, le boute-en-train de tout le monde. Il fit une véritable révolution littéraire. Jusque-là on ne savait par cœur que les Quatre fils d’Aymon et Renaud de Montauban. On connaissait tous ces vieux personnages, on savait leur vie par cœur ; chacun avait son héros particulier pour lequel il se passionnait. Pierre fit connaître des histoires moins vieillies, qu’il prenait dans les livres, mais qu’il accommodait au goût du pays. Nous avions alors une assez bonne bibliothèque. Quand vinrent les pères de la mission, sous Charles X, le prédicateur fit un