Page:Revue des Deux Mondes - 1876 - tome 18.djvu/532

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vassale, l’Europe craint de laisser jeter sur le Danube un pont pour les Russes et d’établir sur les Balkans une avant-garde de la Russie.

Qu’y a-t-il de fondé dans de telles appréhensions ? C’est là un point qui mérite examen. L’on ne saurait avoir aucune opinion sur les affaires d’Orient avant de s’en être fait une sur cette vieille question du panslavisme, dont tant de personnes prononcent le nom et dont si peu comprennent le sens. Le panslavisme est-il un vague fantôme qui s’évanouit dès qu’on le regarde de près, ou au contraire est-ce un monstre qui menace de dévorer l’Orient ? Dans ce dernier cas, l’Europe ne saurait en effet prendre trop de précautions ; sa sécurité, sa liberté, y sont intéressées. Toutes les puissances devraient sur ce point se sentir solidaires et abdiquer leurs rivalités devant le péril commun. La Russie occupe déjà près de la moitié du sol européen, elle a déjà une population double de celle du plus peuplé des autres états ; aucune nation européenne ne peut souhaiter de la voir s’agrandir dans notre partie du monde. La France là-dessus ne saurait être d’un autre sentiment que l’Autriche, l’Allemagne ou l’Angleterre. Malgré toutes ses sympathies naturelles pour la Russie, malgré l’appui qu’en telle ou telle occasion lui pourrait prêter le gouvernement russe, la France ne peut oublier l’équilibre de l’Europe ou en trahir les intérêts généraux, Certes, notre pays en ses malheurs a eu peu à se louer d’autrui, il n’en reste pas moins fidèle à ce qui semble la cause de cette Europe dont il a été abandonné. Quoi qu’en puissent penser quelques esprits isolés, la France vaincue d’aujourd’hui ne doit point regarder le panslavisme d’un autre œil que la France naguère victorieuse de Sébastopol. Toute la question est de savoir ce qu’il y a de réel dans ce spectre si souvent évoqué depuis vingt ans. Pour sortir à cet égard des notions vagues où flotte l’opinion publique, il y a deux faces de la question à considérer. La Russie a-t-elle vraiment sur la presqu’île des Balkans les convoitises qu’on lui soupçonne depuis un siècle, et les ayant, la Russie trouverait-elle un point d’appui chez les populations slaves de la presqu’île ?

Et d’abord la presse occidentale entretient souvent l’Europe d’un « parti panslaviste russe. » C’est là, il faut le dire, une dénomination absolument inconnue en Russie. On y connaît bien un groupe d’hommes distingués auxquels depuis une trentaine d’années on applique la désignation de slavophiles (slavianophily) ; mais que signifie ce nom ou ce sobriquet ? A-t-il quelque rapport à la politique étrangère et aux Slaves de Turquie ? Nullement ; ce n’est qu’une allusion à la politique intérieure et aux tendances russes, moscovites si l’on veut, de certaine école. Les slavophiles sont des hommes qui croient qu’au lieu de tout emprunter à l’Europe, la Russie doit