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de mots que de comparer l’unité slave à l’unité allemande. L’analogue du panslavisme, ce serait le pangermanisme, en entendant par là l’annexion à l’empire d’Allemagne de tous les pays où peut prédominer le sang teutonique, de la Hollande au Danemark, de l’Angleterre à la Scandinavie. Or l’une ou l’autre de ces conceptions est également monstrueuse, également en contradiction avec le droit national et les libres aspirations des peuples. Je dirai plus, les Slaves de la Turquie, les Serbes et les Bulgares ont leur nationalité moins en péril sous la suzeraineté ou la domination même d’un empire faible et hétérogène comme la Turquie, que sous la domination ou le protectorat d’un empire fort et centralisé comme la Russie, qui, depuis l’effacement des derniers vestiges du royaume de Pologne, ne souffre plus dans son sein aucune trace d’autonomie locale.

Le panslavisme est une chimère malsaine, aujourd’hui repoussée de tous ceux qu’on a cru longtemps incliner vers elle. Non-seulement l’unité de tous les Slaves ou leur fédération même est impossible, mais il est douteux que le panslavisme restreint des jougo-slaves soit jamais réalisé ; il est douteux même que le rameau serbe réussisse jamais à réunir en un seul faisceau ses branches aujourd’hui éparses. Pour être une combinaison plus modeste et plus inoffensive que le panslavisme, le panserbisme ou l’illyrisme, du nom antique ressuscité par quelques-uns de ses premiers fauteurs, ne semble pas de longtemps pouvoir sortir de la région des utopies. La division des églises, le long divorce historique des Croates et des Serbes, la séparation des alphabets latin et cyrillique, enfin, parmi les Serbes orthodoxes même, le dualisme de la Serbie et du Monténégro, sont autant d’obstacles difficiles à franchir [1].

Le programme omladiniste d’une grande Serbie est, dans les affaires actuelles, l’épouvantail de l’Autriche-Hongrie. On comprend qu’un état si fortement éprouvé par l’unité italienne et l’unité allemande redoute l’unité serbe. Cette dernière n’a pourtant, dans un avenir prochain, qu’une chance sérieuse, l’incorporation à l’Autriche même de la Bosnie et plus tard de la Serbie. Dans les cercles slaves et aussi, dit-on, dans les cercles militaires de Vienne, de tels projets ont rencontré une certaine faveur. La proposition d’occuper en commun les pays insurgés, un moment faite à l’Autriche par la Russie, tendait au fond vers le même résultat ; mais ces avances ont

  1. Sur cette question comme sur la plupart de celles qui se rattachent aux Slaves du sud, le lecteur français possède en sa langue les meilleurs moyens d’information. Je citerai en particulier le Monde slave et les Études slaves de M. L. Léger, les Serbes de Hongrie de M. E. Picot, le Balkan et l’Adriatique de M. Albert Dumont, et les Slaves de Turquie de M. Cyprien Robert, publication qui, après avoir paru il y a plus de trente ans dans la Revue, conserve encore un véritable intérêt d’actualité.