Page:Revue des Deux Mondes - 1876 - tome 18.djvu/639

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LE JUGE DE PAIX Il faisait nuit depuis longtemps lorsqu’une voiture traversa le bourg de Yermont, situé dans les montagnes du Jura, à peu de distance de la Suisse. — C’est le docteur Fresnel qui vient de visi- ter ses malades, se dirent les habitans, que le bruit des roues sur le pavé raboteux arrachait au sommeil. — C’était lui en effet ; mais il revenait de la station du chemin de fer, d’où il ramenait un voya- geur. Arrivé devant une maison blanchie à la chaux, le cheval s’arrêta de lui-même, et, quelques instans après, le docteur et son compagnon de route se trouvaient dans une des pièces du premier étage, où les attendait une table chargée de viandes froides et de fruits. Le.docteur Fresnel, bien qu’il eût dépassé la trentaine, paraissait aussi jeune que son compagnon. Il était complètement rasé ; sa figure calme, souriante, son regard franc et limpide, indiquaient un carac- tère bien réglé, bien pondéré. Le visage de son commensal, en partie couvert d’une barbe noire, laissait deviner une grande vivacité d’im- pressions ; sous la peau bronzée par le soleil, le sang affluait et se retirait brusquement, le front large et haut, l’œil tour à tour rêveur, mélancolique et éclairé de lueurs subites, révélaient une grande mobilité nerveuse et en même temps une nature énergique. — Mon cher Avrial, dit le docteur, tu vois que j’ai rempli tes in- structions, nous sommes seuls, j’ai trouvé un prétexte pour envoyer ma femme chez sa mère avec la servante. — Personne ne se doute de mon retour ? — Personne ; je croyais, comme tout le monde, que tu avais suc- combé dans un naufrage sur les côtes de Dalmatie, lorsqu’une lettre de toi m’apprit que tu avais échappé au sort de tes compagnons. Je respectai ton désir et gardai,pour moi cette bonne nouvelle ; je t’ai laissé le plaisir de procurer à nos amis la surprise de ta résur- rection. — Merci, mon bon Fresnel, et, comme tu t’es conformé à ma prière