Page:Revue des Deux Mondes - 1877 - tome 19.djvu/234

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hommes, sachant le français, pourraient différer d’opinion sur l’égalité des attributions constitutionnelles des deux chambres.

M. Gambetta, en croyant être très libéral, très politique, ne voit pas que non-seulement il est en dehors de la réalité constitutionnelle du moment, mais qu’il se place dans les conditions d’un état tout monarchique, même aristocratique, oîi les pouvoirs ont des origines et des caractères différens. Que la chambre des communes en Angleterre ait le privilège de voter les subsides, rien de plus simple. La chambre des communes seule vient du peuple et est l’expression du peuple ; la chambre des lords représente des traditions héréditaires, des intérêts de classes, des privilèges sociaux distincts dans le puissant organisme britannique. En France, il n’y a rien de semblable. M. Jules Simon l’a dit avec le plus simple bon sens, il n’y a pas une chambre haute et une chambre basse, ni même une première chambre et une seconde chambre ; il n’y a que deux assemblées sortant également de la souveraineté nationale, ne différant que par des conditions particulières d’élection, d’âge, de tempérament. Nous nous souvenons qu’un jour un des plus éminens orateurs républicains d’aujourd’hui nous avouait qu’après avoir été partisan d’une assemblée unique, il était arrivé à reconnaître la supériorité du système des deux chambres. Et comment expliquait—il ce changement d’opinion ? u Parce que j’ai vingt ans de plus, » disait-il simplement. Il exprimait d’un mot une des raisons d’être d’un sénat français fait pour représenter non des intérêts distincts ou un droit législatif diminué, mais la maturité de l’âge, la réflexion, l’expérience de la vie et des affaires. Voilà toute la vérité, et il serait étrange que les questions les plus sérieuses, les plus compliquées, ne pussent être examinées et résolues qu’avec des restrictions, avec des prérogatives amoindries par l’assemblée qui est censée avoir la prudence, les lumières, l’habitude de traiter avec les choses et avec les hommes. Cela est arrivé sans doute, mais c’était sous l’empire. H n’y avait alors que le droit d’observation, de remontrance, de contrôle supérieur. M. Gambetta, qui n’a pas la chambre des lords en France, ambitionne-t-il pour le sénat de la république la liberté, l’activité et les droits du sénat impérial ? Est-ce là tout ce qu’il veut offrir dans sa générosité à une assemblée qu’il a un jour appelée le « grand conseil des communes de France ? » Il faudrait pourtant savoir ce qu’on veut, éviter de torturer l’histoire et les constitutions ou de se perdre dans les subtilités, prendre les choses pour ce qu’elles sont, et ne pas présenter comme la défense d’une conquête inaliénable, des prérogatives d’un régime libre, ce qui ne serait qu’une altération dangereuse de toutes les traditions, de toutes les garanties d’un gouvernement parlementaire.

La vérité est qu’à travers les atténuations et les obscurités d’une argumentation plus animée que décisive, M. Gambetta n’a soutenu ni la