Page:Revue des Deux Mondes - 1877 - tome 19.djvu/235

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cause parlementaire ni la cause libérale, et que, si sa prétentieuse revendication des privilèges de la chambre avait pu triompher, la conséquence logique, invincible, était le retour à une assemblée unique. C’est alors que la constitution était réellement|changée. Le sénat, d’un seul coup, passait à l’état de simple pouvoir d’enregistrement ; la chambre restait maîtresse et souveraine, — probablement avec M. Gambetta pour guide ! Il est bien clair en effet que le jour où l’une des deux chambres a tout droit sur le budget, elle n’a plus rien à envier, elle a l’omnipotence. M. Gambetta le dit fort bien, en homme qui s’y entend : l’essentiel est d’avoir le « pouvoir pécuniaire, » de tenir les « cordons de la bourse, » et avec la bourse on tient tout. On n’a même plus à s’inquiéter de ce que fera le sénat, de ses innocentes fantaisies de dissidence, des refus opposés par lui à certaines lois. On a le grand secret, l’instrument tout-puissant avec lequel on peut déjouer ou éluder les résistances trop incommodes : on a le budget où tout vient aboutir, qui permet tout.

La commission de la chambre des députés, présidée par M. Gambetta, s’est déjà quelque peu essayée à ce rôle, quoique partiellement encore. Elle ne s’est pas arrêtée devant des lois qui, api^ès tout, ne dépendaient pas de sa seule autorité, lorsqu’elle a voulu supprimer des aumôniers ou des sous-préfets. Qui donc empêche de continuer ? La majorité est souveraine. Les réformes qu’on ne pourrait attaquer de front, qui exigeraient l’examen des deux chambres, toute une procédure législative, pourquoi ne les réaliserait-on pas sans tant de façons, par une simple disposition budgétaire ? La loi sur le recrutement militaire est mise en question par des propositions obstinées, les commandans des corps d’armée excitent des ombrages, et on dit même qu’ils n’ont été maintenus que par l’abus d’une disposition législative : eh bien ! il n’y a qu’à trouver dans les innombrables ressources du budget quelque moyen ingénieux d’amener M. le ministre de la guerre à résipiscence. L’administration civile ou financière laisse à désirer, elle est compliquée ou ruineuse ; il y a trop de sous-préfets, trop de percepteurs, trop d’employés de toute sorte : quoi de plus simple que de jouer du grand ressort du « pouvoir pécuniaire », de serrer les « cordons de la bourse » en réduisant les crédits ? L’organisation de la justice ne répond plus aux nécessités du temps telles qu’on les voit, on ne peut plus reculer devant cette réforme judiciaire sur laquelle M. Jules Favre vient de publier une étude réfléchie et inspirée par un désir sincère d’amélioration : soit ; en attendant, on peut commencer en faisant disparaître quelques cours, quelques tribunaux. Une institution est-elle gênante, il n’y a qu’à la supprimer en lui refusant tout subside. Avec le budget, on a le grand, l’irrésistible moyen des réformes simples et pratiques.

On ne fera rien de semblable, dit tout le premier M. Gambetta ; c’est se livrer à des prévisions injurieuses et chimériques, c’est supposer la chambre capable de tout bouleverser par un caprice d’omnipotence, et