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REVUE. — CHRONIQUE.

sa part du butin. « Aux vainqueurs appartiennent les dépouilles ! » C’est la devise publiquement arborée. Sait-on ce qui en est résulté? Une corruption sans frein à tous les degrés de la hiérarchie, la démoralisation dans les emplois et le discrédit complet de l’administration, si bien que « la réforme du service civil » est un mot d’ordre qui devient populaire, qui figure dans tous les programmes. Il y a peu d’années encore, un comité du congrès écrivait crûment : « Il est nécessaire de renvoyer tous les voleurs du service public ; les voleurs infestent chaque département... Il n’y a pas de branche de service où on ne les trouve, et l’exemple est si contagieux que l’honnêteté devient l’exception... » Nous voulons croire que c’est exagéré même aux États-Unis; c’est dans tous les cas le dernier mot d’une dégradation administrative qui n’a pas commencé sans doute par ces excès, mais qui a fini par y arriver, et qui n’est que la conséquence fatale du système qu’on préconise.

La France, il est vrai, n’en est pas là heureusement. Ce qui a fait sa force jusqu’ici, c’est que, malgré tout, à travers les oscillations de la politique, elle a gardé une certaine intégrité administrative à l’aide de laquelle elle a pu voir passer les révolutions et les gouvernemens se succéder sans être trop profondément ébranlée. Au milieu de ces désastres de la dernière guerre, où éclataient de si dangereux symptômes de dissolution, où tout semblait se disjoindre, elle a été soutenue et préservée par ces deux ressorts de sa constitution intérieure, l’administration et l’organisation financière; avec cela, elle a pu en quelque sorte se ressaisir et se retrouver debout après l’effroyable tempête qui venait de passer sur elle. Nous ne sommes point assurément des fanatiques d’administration, mettant toute la vie du pays dans cette action organisée du gouvernement, aveuglés sur des défauts qui, en certains momens, deviennent plus sensibles. Qu’on signale les abus et qu’on les corrige patiemment, rigoureusement, sans faiblesse pour ceux qui les commettent; qu’on exige de ceux qui aspirent au rôle de serviteurs de l’état des titres, des conditions particulières, sans parler de la subordination que tout gouvernement a le droit d’imposer, rien de mieux. Qu’on évite du moins de laisser altérer le principe d’une institution qui reste comme l’image et la garantie de l’unité française. Qu’on se garde surtout d’introduire, avec la politique, les ambitions subalternes, la mobilité, les compétitions de partis, dans le domaine des fonctions supérieures de l’état. La république elle-même ne peut que gagner à être représentée par des serviteurs capables, expérimentés, indépendans des agitations parlementaires ou électorales. Et remarquez bien qu’avec tous ces changemens réclamés à grands cris, on n’atteint nullement le but qu’on se propose, car enfin ce qu’on veut évidemment, c’est avoir pour soi, au lieu d’avoir contre soi, l’influence des fonctionnaires, et quelle influence peuvent avoir des administrateurs improvisés ou à chaque