Page:Revue des Deux Mondes - 1877 - tome 19.djvu/677

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s’escrimant sur une guitare pendue le reste du temps par un ruban bleu pâle à côté au portrait de Kosciusko. Un jour, elle apparut tout à coup enveloppée dans un drap de lit avec une moustache qu’elle s’était dessinée au charbon; elle mit un genou en terre devant sa mère ébahie et entama un air de l’opéra de Roméo et Juliette, que, dans un voyage, elle avait entendu au théâtre de Lemberg.

Je lui trouvai quelque chose de séduisant comme le parfum de la myrrhe, mais de si étrange que j’en étais effrayé. Un soir d’été, après s’être débarrassée de son peignoir typique, elle entra, les bras nus, et s’assit à mes côtés. J’éprouvai alors une impression voisine de la terreur, en constatant que ses bras, si beaux de forme, étaient couverts d’un duvet touffu et brillant. Je ne sais ce qui, à ce moment, me poussa à me remémorer l’effrayante goule des Mille et une nuits, au point que comme dans un accès de tendresse ironiquement romanesque elle m’avait pris entre ses bras, je me figurai être entre les griffes d’une louve ou d’une bête féroce quelconque.

Pendant qu’Esterka continuait ses études à sa manière, le pâle et chétif Benjamin suivait l’école de la ville voisine. Je veux m’instruire, répétait-il invariablement quand son père lui ordonnait d’aller dehors, porter l’avoine aux chevaux des voituriers. Puis il enfonçait ses mains dans ses poches et ne bougeait pas d’une semelle.

— Que veux-tu apprendre? Est-ce que tu as par hasard l’ambition de devenir empereur? raillait Goldfarb.

— Pas empereur, savant, répondit l’enfant.

Un jour, Abraham rentra d’un pas tout à fait délibéré coiffé d’un colbak.

— Qu’a donc ce gamin? cria Moïse atterré; est-ce qu’il est fou de pénétrer dans la maison avec cet attirail meurtrier?

— Je suis soldat, reprit Abraham d’un air de défi, enrôlé dans l’infanterie du comte Nugent.

— On t’a enrôlé, toi, un poltron, un misérable Juif? cria son père. Je paierai ce qu’il faut pour te racheter, et tu seras libre.

— Que dites-vous? repartit Abraham; je suis un poltron, moi? Sachez que j’ai autant de courage que qui que ce soit, et que je veux partir pour la guerre et me battre contre les Français ou les Prussiens.

— Que Dieu te châtie! L’entendez-vous, gémit Moïse, il veut aller se battre avec un vrai fusil.

Cependant Abraham était et resta soldat. Il fut dirigé sur Lemberg avec le transport suivant, et son départ déchira le lien qui