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le régale de sa meilleure eau-de-vie. Moïse Goldfarb n’était pas seulement regardé à dix lieues à la ronde comme un fidèle observateur du Talmud, on le connaissait aussi comme un disciple du célèbre prophète Bescht. Sa femme le tenait pour tel et lui attribuait toutes les qualités de ce grand génie. Une seule fois à ma connaissance elle se querella avec son mari. Sa langue frétillait comme le dard d’une vipère, tandis que Moïse Goldfarb, tranquillement assis, fumait une pipe turque. Tout à coup il regarda la plus belle moitié de lui-même et lui dit : Un jour, une femme s’étant permis de répéter une chanson moqueuse qui attaquait l’épouse du grand Bescht, et celle-ci s’en plaignant à lui, il répliqua par ces mots : « C’est la dernière fois que cette femme a parlé. » En effet, elle devint muette.

Kezia s’effraya. Elle se tut subitement, et alla se cacher dans un coin obscur. Une heure après, je la voyais encore trembler des pieds à la tête.

Toutefois, pendant que les parens vivaient avec cette simplicité et cette pureté de mœurs, leurs enfans montraient de fortes dispositions à sympathiser avec l’esprit du siècle, Esterka notamment. A douze ans, elle était déjà une femme faite. Elle s’entendait merveilleusement à balancer sa taille souple sur ses hanches luxuriantes, et à rejeter en arrière ses nattes d’ébène avec un mouvement à vous donner le frisson. Ajoutez-y l’éclat de ses yeux, comme noyés dans du velours, sur lesquels s’abaissaient, pareils aux rideaux mystérieux d’un temple, ses cils ténébreux, puis le sourire fin et voluptueux qui errait sur le corail de ses lèvres.

Elle commençait à échanger des coups d’œil énigmatiques avec les soldats hongrois qui de temps en temps venaient rendre visite à Abraham. Elle aimait à placer le shako de celui-ci ou de celui-là sur ses cheveux noirs, à se tenir ainsi coiffée sur le pas de la porte, et à saluer les jeunes seigneurs qui passaient. Elle sautait dehors comme une biche, chaque fois que le comte Wladimir arrêtait son cheval arabe devant la kartchma, et elle s’empressait de lui offrir du slivowitz, tandis qu’elle tendait à l’animal, sur sa main délicate, du pain et du sel. Elle se mit à porter des traînes. Elle allait, vêtue de quelque peignoir crasseux et la tête hérissée de papillottes, derrière la maison sous un berceau de chèvre-feuilles pour y dévorer des romans dont les feuillets gras se collaient les uns aux autres. A cette époque, je ne la vis occupée à autre chose qu’à sa toilette, tantôt mêlant aux torsades de son chignon les perles de sa mère, tantôt y plantant une rose, tantôt rajustant quelque colifichet sur sa poitrine, après quoi son regard allait toujours droit au miroir.

Il n’était pas rare de la voir assise au milieu des pratiques, et