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poète s’est lire de cette même traduction. Dans une étude sur Leopardi, publiée ici même [1], Sainte-Beuve, voulant meure sous les yeux des lecteurs un fragment de l’œuvre poétique qu’il venait d’analyser, a choisi cette pièce du Soir d’un jour de fête, dont le sujet et l’allure avaient peut-être quelque secrète affinité avec sa propre manière et son humeur du moment. Il ne s’est point piqué, je crois, de reproduire exactement le rhythme original, et cependant, comme dès les premiers vers de sa traduction on sent qu’on a affaire à un vrai poète !

Douce et claire est la nuit, sans souffle et sans murmure.
A la cime des toits, aux masses de verdure,
La lune glisse en paix et se pose au gazon.
Et les coteaux blanchis éclairent l’horizon.
Déjà meurent les bruits des passans sur les routes;
Les lampes aux balcons s’éteignent presque toutes,
Ma dame, et vous dormez, car le sommeil est prompt
A qui n’a point d’ennui qui lui charge le front,
Et votre cœur ignore en sa calme retraite
Ma blessure profonde, et que vous avez faite...

Sainte-Beuve ne s’est point préoccupé de la question du décalque matériel ; en sa qualité de maître critique et d’artiste, il savait bien que là n’est pas le point capital. Il a cherché, tout eu serrant de près le texte, à rendre le sentiment, le mouvement et la couleur de l’élégie italienne par des valeurs équivalentes que lui fournissait notre langue poétique dont il connaissait à fond toutes les ressources. Il y a réussi, et quand on arrive aux derniers vers de sa traduction :

Si quelque chant au loin, gai refrain de jeunesse,
M’arrivait prolongeant sa note d’allégresse.
Et d’échos en échos dans les airs expirait.
Alors comme aujourd’hui tout mou cœur se serrait; —


on a vécu avec Leopardi et on le comprend.

Après ces vers mélancoliques du poète de l’amour malheureux et souffrant, j’aimerais à citer ici quelque traduction d’un autre poète de l’amour, mais de l’amour joyeux et payé de retour : je veux parler du poète écossais Robert Burns. Celui-là, bien qu’il ait eu également à souffrir des duretés de l’existence et qu’il soit mort aussi prématurément que Leopardi, était d’un tout autre tempérament et se comportait dans la bataille de la vie avec une bonne humeur, un entrain et une énergie bien autrement sympathiques. Il était de ceux qui, selon le mot de Joubert, u remercient le ciel de ce que les épines portent des roses. » Quelque tour que lui jouassent ses mésaventures amoureuses, il n’en proclamait pas moins l’amour, « la première des joies humaines, et notre plus précieuse bénédiction ici-bas. » Semblable à l’alouette qu’il

  1. Voyez la Revue du 15 septembre 1844.