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constitution destinée à régénérer l’empire, reconnaissant toutes les libertés comme tous les droits, — et imaginée si à propos dans tous les cas pour donner à la résistance du gouvernement ottoman la forme la plus spécieuse ?

La vérité est qu’on avait oublié, selon le mot spirituel prêté à l’un des plénipotentiaires, qu’il y avait des Turcs en Turquie. On s’en est aperçu un peu tard à l’opposition invincible que la diplomatie a rencontrée et dont elle n’avait pas prévu la force. Vainement alors a-t-on essayé de réduire le programme primitif de la conférence. Vainement on a renoncé non-seulement à toute occupation en Bulgarie, à l’idée d’une gendarmerie étrangère, mais encore à toute extension de territoire pour la Serbie, à la participation de la diplomatie au choix des gouverneurs, à la commission de contrôle exclusivement européenne. Ces dernières propositions, qui certes pouvaient passer cette fois pour « irréductibles, » n’ont pas été plus heureuses que les premières ; elles ont été absolument déclinées par la Porte, et, comme pour donner plus de solennité aux résolutions du gouvernement, Midhat-Pacha a cru devoir réunir un conseil extraordinaire composé de personnages de toute sorte et de toute religion, grands fonctionnaires, dignitaires de l’islam, éminences de l’église grecque, représentans du culte Israélite.

Tous ces personnages, vêtus d’éclatans costumes orientaux, formaient, au nombre de près de trois cents, une sorte de parlement, à coup sûr bien extraordinaire, devant lequel Midhat-Pacha a gravement posé la question du refus ou de l’acceptation du programme de la conférence. Des discours ont été prononcés par des orateurs musulmans ou chrétiens, et le dernier mot a été une protestation véhémente contre toute concession aux exigences européennes. Le grand-vizir a été peut-être habile, dans l’intérêt de sa popularité et de sa responsabilité, en donnant au refus qu’il s’est chargé de porter à la conférence ce caractère d’une manifestation plus ou moins sérieuse, plus ou moins spontanée de sentiment national ; il n’a point agi certainement avec une habileté prévoyante pour son pays en repoussant jusqu’au bout des propositions qui, sous leur dernière forme, n’étaient plus que le gage d’une politique de modération maintenant dans la plus stricte limite le droit de l’Europe, protectrice pour l’empire ottoman lui-même. Midhat-Pacha a voulu donner à une effervescence d’orgueil populaire la satisfaction de l’échec et du départ des plénipotentiaires réunis pour dicter la loi à la Porte ; il n’a que trop obtenu cette dangereuse victoire : la négociation est close, les ambassadeurs sont partis, et c’est ainsi que la conférence, en réussissant dans une partie de sa mission, dans la reconstitution d’un certain accord européen maintenu jusqu’à la fin, a échoué dans ce qu’on pourrait appeler la partie orientale de son œuvre : elle n’a rien résolu, ni la question de la paix ni la question des réformes. Elle a échoué, sous