Page:Revue des Deux Mondes - 1877 - tome 19.djvu/710

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


assez étrange, qui aurait pu blesser d’autres que des Turcs. Une autre circonstance dont on ne s’est pas souvenu, c’est que ces Turcs ont eu depuis quelque temps l’occasion d’essayer leurs forces, de déployer une certaine vitalité ; ils ne sont pas pour le moment des vaincus. Cet empire turc est certes fort délabré, et il a bien des comptes à rendre. Il a laissé s’accomplir dans une de ses provinces des massacres qui ont justement soulevé l’indignation du monde civilisé ; il a vu, il y a moins d’un an, disparaître dans des révolutions de sérail deux sultans dont l’un a perdu la vie et l’autre la raison ; il est toujours à l’état de banqueroute devant l’Europe ; au milieu de ce chaos intérieur enfin, il a été surpris par la guerre, comme si ses ennemis avaient cru son dernier jour venu, et, malgré tout, il a fait face au danger. Il a trouvé des généraux et des soldats pour sa défense, il a eu des succès militaires. Il s’est relevé à demi par la guerre qu’il n’avait pas provoquée, et dans l’excès de sa décrépitude, de ses misères intérieures, il semble puiser aujourd’hui le conseil d’une tentative de réorganisation politique. Choisir ce moment pour aller à Constantinople même faire sentir aux Turcs le poids de la prépotence extérieure, c’était vraiment risquer d’exaspérer leur orgueil et mettre le sultan dans l’alternative de résister à l’Europe ou de disparaître à son tour dans une révolution nouvelle.

C’est ce qui est arrivé. La conférence, sans le vouloir, a été visiblement une blessure pour la fierté nationale, et le gouvernement n’a eu qu’à s’appuyer sur une sorte de sentiment public, dont il était intéressé à exagérer la puissance, pour se dérober à la pression qu’on voulait exercer sur lui. Il le pouvait sans un danger immédiat. Les Turcs sont assez fins pour avoir vu dès le premier jour que cette grande remontrance organisée contre eux était dénuée de toute sanction, que sous ces apparences d’action collective il n’y avait de possible, au bout du compte, qu’une guerre russe qui raviverait aussitôt toutes les divisions. Lord Salisbury a eu beau leur dire qu’ils ne seraient pas soutenus, qu’ils prenaient la plus grave responsabilité, ils ne se sont pas laissé ébranler, ils ont résisté. Aux premières propositions européennes le nouveau grand-vizir, Midhat-Pacha, et le ministre des affaires étrangères, Savfet-Pacha, ont opposé leurs contre-propositions, les traités, les déclarations de l’Angleterre sur l’intégrité et l’indépendance de l’empire ottoman. Ils ont mieux fait : d’un seul coup ils ont dépassé, par une constitution, tous les projets de réformes et de garanties qu’on pouvait essayer de leur imposer, et ils se sont même donné le plaisir ironique d’un petit coup de théâtre. Au moment où la conférence s’est ouverte, le bruit du canon s’est fait entendre tout à coup : l’artillerie saluait la naissance de la constitution nouvelle définitivement proclamée par le sultan. C’était la réponse la plus décisive à toutes les revendications, le gage le plus éclatant des intentions pacifiques et libérales de la Porte ! Que pouvait-on demander qui ne fût d’avance dans cette