Page:Revue des Deux Mondes - 1877 - tome 19.djvu/714

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Russie, et les intérêts, qui ont souffert de la guerre sans avoir la guerre, commencent à se lasser et à se plaindre. La Serbie a eu toutes les déceptions de la défaite et ne pourrait plus offrir qu’un vain secours. Les Turcs, au contraire, ont eu le temps de s’armer et l’occasion de s’aguerrir. De quelque côté que la Russie voulût engager la campagne, elle rencontrerait des difficultés immenses et de toute sorte, difficultés de transports, de vivres, d’approvisionnemens, dans des provinces déjà dévastées. Elle aurait pour sûr à vaincre une résistance acharnée sur le Danube, sur les Balkans, devant les places fortes qui, même incomplètement armées, ne laisseraient pas d’être un obstacle sérieux, et dans son mouvement en avant elle ne serait peut-être pas absolument certaine d’avoir sa marche bien assurée du côté de la Hongrie. Nous ne parlons pas des autres complications qui pourraient surgir et couper à une armée d’opération les communications par la Mer-Noire. La Russie, on peut le croire, sortirait en définitive à son honneur de ce duel avec la Turquie, en supposant que le duel restât circonscrit entre Russes et Turcs ; elle n’en sortirait pas dans tous les cas sans de cruelles blessures, et, toujours dans cette hypothèse d’un simple duel entre les deux pays, pour quel résultat la Russie aurait-elle versé beaucoup de sang et épuisé ses forces ? Les avantages seraient nécessairement loin d’être proportionnés aux sacrifices qui auraient été faits. La Russie est certainement plus intéressée à éviter tout ce qui ressemblerait à une politique séparée, à rester d’accord avec l’Occident, à maintenir, à fortifier de son accession permanente cette autorité européenne dont l’action n’est point épuisée en Orient pour le bien de la paix et de la civilisation. À moins que des circonstances nouvelles ne viennent la défier, la Russie ne peut donc songer sérieusement à venger par les armes l’échec de la conférence, à s’engager dans une aventure dont les profits seraient peut-être pour d’autres.

Est-ce la Porte qui pourrait être tentée de brusquer les événemens et de multiplier, au mépris de l’Europe, les complications qui rendraient la guerre inévitable ? La Turquie elle-même, au contraire, si elle est bien conseillée, ne peut méconnaître ce qu’il y a de difficile et de délicat dans la situation où la laisse une victoire diplomatique qu’elle aurait bien tort de s’exagérer. Au total elle reste provisoirement isolée, suspecte et surveillée. On attend ce qu’elle fera toute seule après avoir rejeté le concours qu’on lui offrait. Vainement elle s’adresserait aux uns ou aux autres pour avoir soit des financiers, soit des officiers instructeurs, et en définitive pour essayer de rompre le faisceau européen. Si quelque circonstance nouvelle ne vient pas délier les puissances qui étaient hier encore réunies à Constantinople, il est vraisemblable que rien ne sera fait que d’un commun accord. Aucun des cabinets, nous le supposons, ne voudrait substituer une action particulière à une action collective qui ne serait pas déclarée dissoute, et rien n’indique qu’on