Page:Revue des Deux Mondes - 1877 - tome 19.djvu/723

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laissant à chaque race, à chaque tribu son idiome, sa religion, son self-government local, serait seule à craindre pour l’équilibre de l’Europe orientale. Il n’en est pas ainsi d’une Russie centraliste à outrance : les feuilles moscovites auraient beau convier tous les frères slaves à s’asseoir au grand banquet du panslavisme, aucune tribu slave ou non slave n’y prendra place volontairement; la force seule en pourrait entraîner ou maintenir une dans la salle du festin.

Le panslavisme, chimérique dans la presqu’île des Balkans, avait sur les Carpathes, dans la Gallicie orientale habitée par les Petits-Russiens, un champ ouvert et en apparence tout préparé. Par ses défiances et ses rigueurs vis-à-vis des Malo-Russes de l’Ukraine, le gouvernement de Pétersbourg se ferme lui-même l’accès de ce panslavisme restreint, ou mieux de ce panrussisme. Les Ruthènes sont plus assurés de la liberté de leur langue et ont plus de chance de self-government dans la Gallicie polonaise, sous la souveraineté autrichienne, que dans le grand empire russe sous le sceptre du tsar. Que serait-ce donc des Bulgares et des Serbes, qui, sous la domination ou la suzeraineté de la Porte, peuvent aspirer à une autonomie progressive?

De ce que le gouvernement russe n’accorde pas toujours aux Slaves, ses sujets, ce qu’il réclame de la Porte pour les sujets chrétiens du sultan, est-ce un motif pour que les droits de ces derniers soient sacrifiés et abandonnés de l’Europe? C’est ainsi pourtant que raisonnent en Occident bon nombre des défenseurs du régime turc. A leurs yeux, le joug qui pèse sur les Bulgares est justifié par le joug qui pèse sur les Polonais, comme si les blessures des Slaves du Balkan devaient guérir les plaies des Slaves de la Vistule, ou comme si l’oppression des uns était une compensation de la servitude des autres. Les entraves apportées à la liberté civile ou religieuse des Polonais ou des Petits-Russiens ne sauraient servir d’apologie à l’administration de la Porte, qui, dans le despotisme et l’arbitraire même, aura toujours vis-à-vis de la Russie la grande infériorité d’être moins civilisée, moins bien servie, moins capable de remplir la première fonction de tout gouvernement, le maintien de l’ordre matériel. Comparer les défauts ou les rudesses du gouvernement russe à l’impuissance et aux vices incurables de la Turquie, c’est oublier la parabole évangélique de la paille et de la poutre dans l’œil. Proscrire inutilement le dialecte petit-russien est une faute politique, une iniquité, si l’on veut; mais que dire de la Porte, qui, dans la constitution même où elle convoque ses sujets chrétiens au gouvernement parlementaire, leur ferme la bouche en édictant dans cette constitution que les discussions ne pourront avoir lieu qu’en turc, et que ne pourront être élus aux chambres ottomanes que des hommes parlant et écrivant le turc, langue, comme on le sait, étrangère aux trois quarts des habitans de la Turquie d’Europe? La Russie au moins ne joue pas