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toujours dans ses formidables positions du Carrascal, il tourne à l’est, s’engage d’abord sur la route de Sangüesa, se rabat ensuite vers le nord et entre ainsi presque sans coup férir à Pampelune. Il était temps : grâce au Vinculo, on avait encore du pain, mais le typhus commençait à sévir. Les carlistes joués se replièrent sur Estella, qu’ils occupaient déjà, depuis plus d’un an.


II.

On a dit souvent que l’incurie et l’incapacité du gouvernement central avaient plus fait au début pour les progrès de l’insurrection que tout le talent des généraux carlistes ou le courage de leurs soldats : la prise d’Estella en est la preuve. Par une négligence impardonnable, alors que des bandes armées couraient déjà le pays, on n’y avait laissé qu’une garnison insuffisante à laquelle vinrent se joindre quelques volontaires républicains ; enfermés dans le couvent de San-Francisco, vaste édifice irrégulier, tant bien que mal transformé en forteresse et situé un peu en dehors du bourg, ces braves gens eurent à soutenir deux sièges successifs. Un officier de la plus grande énergie, lieutenant-colonel dans l’armée, don Francisco Sanz, les commandait : il est mort quelque temps après des suites de ses fatigues. Il y eut là des actes d’héroïsme comme l’antiquité n’en cite pas de plus beaux. Le couvent contenait une grande quantité de poudre : un caporal des volontaires se chargea de veiller auprès du dépôt, avec serment d’y mettre le feu, si les carlistes parvenaient à forcer l’entrée. Vainement Dorregaray, le chef ennemi, avait offert aux assiégés de se rendre : pour vaincre leur résistance, les carlistes eurent l’idée d’amener sous leurs yeux leurs femmes, leurs enfans, dont ils s’étaient emparés. Sanz, froidement, fit répondre : « J’ai dit que je ne me rends pas, et je ne me rendrai pas, — qu’auparavant je mettrai le feu aux poudres, et je l’y mettrai. Je ne veux plus de parlementaires. Je vais donner l’ordre de faire feu sur quiconque se montrera à découvert en avant du fort, et si ce sont ma femme et ma fille qui se présentent et que les soldats refusent de tirer, je les tuerai de ma propre main. » Cela ne rappelle-t-il pas le trait fameux de Ferez de Guzman, qui, attaqué par les Maures dans le château de Tarifa, comme ceux-ci, qui s’étaient rendus maîtres de son jeune fils, menaçaient de tuer l’enfant si la place ne se rendait pas, pour toute réponse du haut des murs leur jeta son poignard ?

Contraints par l’approche des colonnes libérales de s’éloigner un moment, les carlistes reparurent bientôt. Tout ce que peut imaginer la haine, aidée de la colère et du dépit, fut alors mis en