Page:Revue des Deux Mondes - 1877 - tome 19.djvu/798

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frappa. Et de fait, croirait-on que sur une population de 6,000 âmes à peine, Estella ait pu fournir 800 hommes à l’insurrection ? Pour les autres villes navarraises, à Puente-la-Reyna, à Elizondo, la proportion était la même. Dans certaines vallées, on ne trouvait plus que des femmes et des enfants ; les vieillards même étaient partis.

Comment expliquer un tel enthousiasme si désintéressé, si général ? Les raisons politiques n’y suffisent point. Si grands que fussent le respect et l’affection dont ils entouraient encore la branche cadette des Bourbons, les Basques ne songeaient nullement à revendiquer ses droits par les armes, comme le prouve surabondamment la longue tranquillité dont le pays a joui pendant le règne si troublé d’Isabelle II : abandonné à lui-même, le parti absolutiste s’en allait mourant en Espagne comme un peu partout. C’est le parti théocratique qui seul a fait sa force, qui a galvanisé ce corps glacé et lui a rendu pour un moment un semblant d’énergie. Il ne s’agit pas ici seulement de ces prêtres-guerriers, comme Santa-Cruz, les curés de Flix ou de Prades, qui, prêchant d’exemple, sabre au côté et revolver au poing, ont conduit eux-mêmes leurs paroissiens à la bataille ; mais sur tous les tons et dans tous les styles, les organes religieux se sont plu à présenter le prétendant don Carlos comme le défenseur et le bras droit du catholicisme outragé. Les persécutions de l’église, les souffrances du pape-roi, la présence d’Amédée, un étranger, le fils de l’excommunié, sur le trône, les nouvelles réformes sociales, la liberté de conscience hautement proclamée, toutes les circonstances politiques et religieuses de l’Europe en général et de la Péninsule en particulier, ont été mises à profit, commentées avec une habileté et une insistance qui n’a pas manqué de porter ses fruits. Que parmi ces apôtres de la guerre sainte beaucoup aient agi et parlé selon leur conscience, nous ne le nierons pas ; les excès même de la révolution, la faiblesse du gouvernement d’alors, certaines théories malsonnantes émises en pleine chambre, devaient froisser bien des convictions, blesser aussi bien des intérêts. Toujours est-il que le clergé espagnol presque tout entier a soutenu plus ou moins ouvertement la cause de don Carlos. Je me trouvais à Mugairi, point de rencontre des diligences aux environs d’Elizondo : on s’arrête quelque temps en ce lieu et les voyageurs descendent pour déjeuner dans la posada. Parmi les convives étaient deux ecclésiastiques : ils causaient bas entre eux ; tout à côté un capitaine de carabiniers en uniforme, jeune, la moustache noire et les traits énergiques. Durant le repas, il fut, comme on dit, d’une humeur massacrante, oubliant comme à dessein de passer les plats, maugréant sans relâche contre la cuisine, contre le vin, contre le service, toutes choses dont on ne s’inquiète