Page:Revue des Deux Mondes - 1877 - tome 19.djvu/801

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


le prêtre est le maître absolu de leur volonté et de leur conscience : avec cela douées d’une énergie toute virile, à peine le mot de guerre était-il prononcé, les Navarraises se changeaient en autant de furies. Excitant les timides, exaltant les forts, elles attachaient de leurs propres mains sur la poitrine de leurs époux et de leurs fils le scapulaire orné du sacré cœur de Marie, et les envoyaient résolument tuer ou mourir en défense de la religion. Mais à côté delà persuasion, la force, elle aussi, a joué son rôle. En dépit de leur dévotion sincère, bon nombre de ces braves montagnards n’eussent pas demandé mieux que de rester chez eux et de cultiver en paix leur lopin de terre. La première tentative d’insurrection, si promptement réprimée à Oroquieta, avait fait sur les esprits en Navarre une profonde impression. Il fallait à tout prix réveiller l’enthousiasme. Alors se mit à fonctionner ce système d’intimidation et de violence qui, désavoué diplomatiquement par les chefs, n’en rendit pas moins au parti les plus réels services. Des bandes d’aventuriers sans aveu parcouraient la campagne, pénétraient par surprise dans les villages et les maisons isolées et racolaient tous les jeunes gens en âge de prendre les armes : ainsi s’est complété plus d’un bataillon des volontaires de don Carlos. Dans le pays basque, les femmes ont la coutume de porter en deux tresses retombant par derrière leurs cheveux, qui sont fort beaux ; ces nattes leur descendent parfois jusqu’aux genoux. À toutes celles qu’ils soupçonnaient d’appartenir au parti contraire, les bandits impitoyablement tranchaient les cheveux. Ce procédé barbare leur était même devenu si familier, qu’ils n’allaient guère sans porter, pendue à la ceinture, une de ces énormes paires de ciseaux qui servent là-bas à tondre les mules ; mais leurs exploits ne se bornaient pas là. Ils savaient aussi rançonner, égorger, fusiller ; au milieu de la perturbation générale les haines particulières trouvaient à se satisfaire. Il est non loin d’Estella un endroit connu sous le nom de la cima, le trou d’Iguzquiza ; une heure de marche y conduit. Qu’on se figure un précipice affreux, en forme de puits, s’ouvrant à pic dans la montagne ; de hautes bruyères et des arbustes verts poussant sur les bords en masquent l’ouverture ; mais en se penchant un peu on peut apercevoir en bas une nappe d’eau qui tremble et scintille. Tous les alentours sont incultes et déserts ; pas la moindre cabane ; seuls les sentiers étroits qu’a laissés aux flancs des montagnes le passage des pâtres et de leurs troupeaux révèlent l’existence de l’homme : c’est par là qu’un des cabecillas les plus tristement connus pour sa férocité, Rosa Samaniego, fit précipiter plus de deux cents personnes. Ancien journalier, compromis dans une affaire de vol et forcé de quitter la ville, il avait à