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se venger des habitans d’Estella. Son exécuteur des hautes œuvres portait le sobriquet bizarre de Jergon, toile à matelas. Peu après la guerre, Jergon fut arrêté et conduit à Pampelune ; sur la place de la Constitution, la foule voulait le mettre en pièces : il est resté plusieurs mois en prison et sa photographie se vendait dans les rues. C’était un homme d’une trentaine d’années, barbu, robuste, les épaules larges, l’œil petit et froid. On vient enfin de le récompenser selon ses mérites. Du reste, il ne convenait pas de toutes les exécutions dont on l’accuse ; il parlait d’une quarantaine au plus. Quant à Rosa Samaniego, plus heureux, il a réussi de bonne heure à passer en France, où les traités d’extradition ne sauraient l’atteindre. N’a-t-il pas, comme Santa-Cruz, joué un rôle politique, et les crimes qu’il a pu commettre n’ont-ils pas leur excuse dans les besoins de la sainte cause ?

Par sa position stratégique, par le caractère de ses habitans, par les souvenirs même qui se rattachent à son nom, Estella devait être le principal objectif des libéraux en Navarre, et en effet, après la délivrance de Bilbao, le maréchal Concha, alors à la tête de l’armée du Nord, résolut de marcher sur cette ville et d’achever la victoire. Le 27 juin au matin, les adversaires se préparaient pour un suprême effort. La bataille engagée durait depuis deux jours ; une série d’attaques vigoureusement conduites avaient rendu les libéraux maîtres des villages qui couronnent les hauteurs à l’est en avant d’Estella. Le maréchal se trouvait à Abarzuza, où ses troupes étaient entrées la veille à la nuit ; son mouvement enveloppant avait réussi : il avait sur toute la ligne refoulé les ennemis et débordait leur aile gauche. Restait à emporter le mont Muru, clé de la position, car de là on dominait la ville et l’on prenait en flanc les tranchées carlistes. Pour bien faire, il eût fallu attaquer dès le matin, mais un convoi de vivres qu’on attendait depuis trente-six heures, retardé par le mauvais temps, égaré par ses guides, n’arrivait pas. Le maréchal, bouillant d’impatience, fait distribuer en hâte à la colonne d’avant-garde le contenu de quelques barils de lard que les carlistes ont abandonnés la veille dans leur fuite : puis, comme la journée s’avance, il donne l’ordre d’attaquer. « Je dînerai ce soir dans Estella », avait-il dit en se levant de table. Pendant ce temps, Abarzuza brûlait : quelques maisons incendiées, par mégarde ou autrement, dans ce désordre d’une prise d’assaut et d’une occupation armée, avaient communiqué le feu à la moitié du village.

À cet endroit, la route d’Alsasua à Estella, après avoir franchi un petit ruisseau, s’élève graduellement jusqu’à 150 mètres environ d’un mamelon qu’elle contourne par la gauche ; le sommet de ce