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écusson au-dessus de l’entrée. Passé la porte, laissant au fond l’écurie et l’escalier de bois, sept ou huit marches de pierre conduisent par la gauche à une grande pièce oblongue carrelée de briques, que recouvre un tapis de sparterie ; toujours à gauche, en entrant, s’ouvre une alcôve vitrée assez obscure, malgré ses murs blanchis au lait de chaux : pour tous meubles, un petit lit de fer et deux ou trois chaises ; au pied du lit, un grand tableau sombre traité à la manière espagnole et représentant le Christ sur la croix. C’est là que fut déposé le maréchal ; quelques gouttes de sang tachent encore les carreaux. Moins de deux ou trois heures après, il expirait sans avoir repris connaissance, et l’on se hâtait d’emporter son corps. Horrible chose que la guerre civile ! L’Espagne venait de perdre un de ses plus glorieux enfants ; mais, tandis que la consternation se lisait sur le visage des officiers et des soldats libéraux, les habitans d’Abarzuza avaient peine à déguiser leur joie. Outre que tous comptaient des parents ou des amis dans les rangs contraires, ils s’étaient persuadés bien à tort que Concha était le premier auteur de l’incendie allumé la veille, et leur foi barbare voulait voir dans sa défaite et dans sa fin si prompte une juste punition du ciel.

J’avais tenu à visiter le lieu du combat ; un petit garçon, enfant d’une douzaine d’années, carliste comme père et mère, me conduisait. Parlant des libéraux, il ne les appelait jamais que les cristinos, comme autrefois. Les retranchemens de Monte-Muru, aujourd’hui comblés par ordre de l’autorité militaire, n’en sont pas moins reconnaissables ; sur la gauche, la terre remuée se détache par sa couleur jaune sur le fond fauve de la chaîne et marque nettement la place des tranchées carlistes, enveloppant toutes les pentes comme d’un réseau. De cette hauteur, l’œil embrasse une immense étendue de pays. Çà et là pointent les villages où l’on s’est battu : Abarzuza, Murugarren, Zurucain, Zabal, Grocin ; l’enfant me les montre du doigt en disant leurs noms. Dès le lendemain de la lutte, avec toute la population d’Estella, il s’était empressé d’accourir sur le champ de carnage. Il me racontait ce qu’il avait vu : les moissons piétinées, anéanties, les arbres hachés par les balles ; sur la route, en bas de Muru, les cadavres des libéraux étaient si nombreux qu’ils se touchaient. Les vainqueurs les avaient tous indistinctement dépouillés de leurs vêtements et pendant plus de deux jours les corps nus restèrent sans sépulture, exposés aux outrages ; maintenant ils reposent un peu partout dans les champs, et le maïs sur leur tombe pousse plus vert et plus haut. La vue d’Abarzuza cause une impression douloureuse. Le feu n’est point arrivé jusqu’à l’église ; par contre, plus de soixante maisons ont été détruites : la grande place n’est qu’un amas de décombres, Un peu plus loin, à