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qui s’agite à Saint-Pétersbourg comme à Londres dans cet intervalle de quelques jours entre le dénoûment de la conférence et les résolutions nouvelles que les cabinets pourront avoir à prendre. Les gouvernemens ont à choisir entre la politique d’intervention militaire, complétant la conférence par la guerre, créant à la paix européenne tous les dangers d’un conflit oriental, et la politique de prévoyante modération, poursuivant patiemment son œuvre par le respect des traités, par l’accord de l’Europe, par une action morale incessamment et énergiquement exercée dans les affaires de la Turquie.

Évidemment, à en juger par le discours de la reine, par les premières explications échangées dans les deux chambres de Londres, l’Angleterre a fait son choix, elle a ses vues arrêtées. Ce qui s’est passé dès le premier jour de la session dans le parlement n’est encore qu’un prologue sans doute, une escarmouche avant le combat. La bataille sera plus sérieuse et plus chaude à l’occasion des documens de toute sorte qui viennent d’être publiés, où la politique anglaise se dévoile tout entière. Déjà cependant il n’est pas difficile de saisir la direction de l’opinion et de voir l’avantage que le ministère a pris dès le début, par les discours de lord Derby, de lord Beaconsfield, de lord Salisbury dans la chambre des pairs, du chancelier de l’échiquier, sir Stafford Northcote, dans la chambre des communes. L’opposition, il est vrai, a fait passablement de bruit depuis quelques mois et elle n’a pas laissé un instant de gêner l’action du gouvernement. M. Gladstone a pu prononcer ses harangues enflammées dans les meetings, et plus que tout autre il a certainement contribué à créer une agitation aussi dangereuse que factice avec ses récits des atrocités turques. Pour peu qu’on eût voulu suivre cet honnête homme à l’esprit si éminent et parfois si chimérique, l’Angleterre n’avait plus qu’à offrir ses vaisseaux à la Russie pour aller d’intelligence mettre à la raison l’empire ottoman, rejeter les Turcs hors de l’Europe et ériger dans les provinces orientales une foule d’états plus ou moins indépendans organisés en confédération. A la lumière des débats parlementaires, ces théories mêlées de déclamations feront vraisemblablement moins bonne figure que dans une réunion populaire, et si l’opposition veut être sérieuse, elle changera de ton. Le malheur de M. Gladstone est de s’être fait pour la circonstance, peut-être aussi par animosité contre le ministère, une politique idéale, humanitaire, philanthropique et révolutionnaire, qui, sous prétexte d’aller affranchir les chrétiens et rétablir la paix en Orient, commencerait par mettre le feu à l’Occident, en faisant de l’Angleterre elle-même le jouet de tous les événemens. La politique du ministère a sur celle de son éloquent antagoniste l’avantage d’être une politique traditionnelle, nationale, protectrice de l’indépendance de l’Orient aussi bien que de la paix occidentale, et lord Derby, lord Beaconsfield, ont eu le mérite de l’exposer dès le premier