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REVUE. — CHRONIQUE.

moment, l’un avec une raison droite et sobre, l’autre avec sa verve ingénieuse et mordante.

On ne peut s’y méprendre, la politique anglaise n’a point cessé, depuis l’origine de la crise, d’être fidèle à elle-même, lorsqu’elle a souscrit à la note Andrassy comme lorsqu’elle a décliné les propositions de Berlin, comme lorsqu’elle s’est prêtée à une négociation nouvelle redevenue possible. Sa première pensée a été de préserver la paix par l’accord de l’Europe, par une action énergique exercée en commun sur la Turquie pour obtenir des concessions dans l’intérêt de l’humanité et de la civilisation. La conférence de Constantinople a été pour elle un moyen d’arriver à la réalisation de cette pensée. Assurément elle aurait désiré que la conférence réussît. Tout ce qui était possible pour aider au succès, elle l’a fait par ses déférences pour la Russie, par l’intervention active et persévérante de lord Salisbury, sans reculer même devant des combinaisons dont la gravité était évidente. L’Angleterre a multiplié les efforts, et aujourd’hui encore, après s’être prêtée à tout, elle ne cache pas le regret qu’elle a éprouvé de voir les propositions européennes déclinées par la Sublime-Porte. Elle ne ménage pas le blâme à la Turquie pour ses résistances, pour son obstination à refuser les garanties qu’on lui demandait; mais en même temps il y a des points sur lesquels l’Angleterre n’a pas un instant varié et ne peut varier. Si elle est entrée sans subterfuge dans une négociation des plus sérieuses, elle n’a jamais admis que cette intervention morale, diplomatique, dont elle avait elle-même tracé le programme primitif, pût devenir une coercition matérielle et militaire. Si, avec les autres puissances, elle a réclamé des réformes, des garanties, en faveur des populations chrétiennes, elle n’a jamais entendu que l’indépendance et l’intégrité de l’empire ottoman dussent être méconnues, sacrifiées à une transformation violente ou chimérique de l’Orient. Si elle a cru à la possibilité d’une certaine extension du droit diplomatique des puissances, elle n’a jamais mis en doute le traité de 1856. En un mot, l’Angleterre a pu se prêter à des concessions nécessitées par les circonstances sans dévier au fond de sa politique traditionnelle. Ce qu’elle a toujours défendu, elle ne cesse de le défendre. Elle est pour l’amélioration du sort des chrétiens d’Orient sans doute; mais elle est aussi et surtout pour la paix, pour l’équilibre du monde, pour l’indépendance de l’empire ottoman, pour les traités, pour l’action toute diplomatique par l’accord persistant de l’Europe. Lord Derby, lord Beaconsfield, lord Salisbury, l’ont répété dans leurs discours, et, après ce qu’ont dit les ministres de la reine, on ne peut plus avoir de doute sur ce que l’Angleterre a voulu dans cette longue crise, sur ce qu’elle veut en ce moment encore, au lendemain de cette malheureuse conférence dont le dénoûment a pu la contrarier sans troubler son jugement. L’Angleterre règle sa position en face des événemens