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possibles. Elle n’a rien promis à la Turquie, elle serait encore moins avec ceux qui feraient la guerre aux Turcs, elle revendique hautement toute sa liberté : voilà un point qui semble acquis!

Si le prince Gortchakof voulait savoir ce que pense le gouvernement anglais, il le sait aujourd’hui par ces premières séances du parlement. C’est à la Russie de dire à son tour ce qu’elle pense. La récente circulaire du chancelier le dit un peu, il est vrai, elle ne le dit pas complètement. Elle est à la fois hardie et mesurée. A la rigueur, elle pourrait n’avoir d’autre objet que d’interroger les puissances qui ont concouru aux dernières négociations. Le gouvernement de Saint-Pétersbourg tient à savoir ce que les cabinets avec lesquels il a marché d’accord jusqu’ici comptent faire pour répondre au refus de la Turquie et assurer l’exécution de leur programme. Malheureusement la chancellerie russe accompagne cette question adressée aux cabinets d’un commentaire qu’il ne faudrait pas presser beaucoup pour en dégager une sorte de parti-pris de guerre. La Porte est représentée comme ne tenant « aucun compte ni des engagemens antérieurs, ni de ses devoirs comme membre du concert européen, ni des vœux unanimes des grandes puissances... » La situation de l’Orient ne fait qu’empirer et « reste une menace permanente pour l’Europe, pour les sentimens d’humanité et la conscience des peuples chrétiens... » Le refus du gouvernement turc « atteint l’Europe dans sa dignité et dans son repos... » Ainsi parle la circulaire russe, et lorsque ce langage est tenu au nom d’un souverain puissant qui déjà depuis plusieurs mois a une armée nombreuse et impatiente sur la frontière turque, on ne peut pas dire que ce soit un signe absolument rassurant. Rien n’est encore engagé cependant ni par la dépêche du chancelier, ni même par les préparatifs militaires qui se multiplient depuis quelque temps sur le Pruth. La Russie, plus calme qu’il y a quelques mois, n’est point dans une situation où un grand pays subit la fatalité des conflits inévitables; elle a la pleine liberté de ses résolutions, et c’est dans ce sens que lord Derby, parlant l’autre jour de la paix sans trop d’illusion, mais aussi sans découragement, prétendait que tout dépendait d’un seul pouvoir, d’un seul homme, ajoutant avec une gravité émue que « jamais peut-être une responsabilité plus sérieuse que celle qui repose maintenant sur le chef de l’empire russe n’a pesé sur la tête d’un être humain... » C’était de la part du chef du foreign-office une sorte de réponse à la circulaire du prince Gortchakof, et en même temps un appel inaccoutumé, saisissant, fait pour être entendu d’un souverain naturellement enclin à la paix.

Eh bien! puisqu’il en est temps encore, puisqu’à ce moment extrême où nous sommes, tout peut dépendre d’une pensée, d’une volonté souveraine, pourquoi donc l’empereur Alexandre II prendrait-il cette redoutable responsabilité dont parlait le ministre anglais? Pourquoi se