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taxer railleusement d’impuissance ; il a jusqu’ici donné beau jeu aux fins moqueurs des chancelleries. Il ne serait peut-être pas aussi complètement inefficace qu’on le prétend, s’il semblait plus sincère, s’il était moins mis en doute. Si la Turquie a cru pouvoir décliner des propositions qui lui étaient présentées par l’Europe entière, c’est qu’elle s’apercevait bien que l’entente n’était qu’une fiction de circonstance, c’est qu’elle entrevoyait à travers tout des divergences qui lui rendaient les refus possibles, c’est qu’avec un mélange d’orgueil blessé et de sagacité elle se sentait sous le coup d’une menace de guerre qui, bon gré, mal gré, lui rendrait des alliés, elle l’espérait du moins. Le jour où l’accord sincèrement pacifique, diplomatique de l’Europe se manifesterait d’une manière suivie, énergique, incessante, circonvenant en quelque sorte ce vieil empire ottoman, il ne pourrait « manquer, selon la parole récente de la reine d’Angleterre, d’avoir une influence réelle sur la situation et sur le gouvernement de la Turquie. » C’est dans tous les cas une tentative qui reste à poursuivre, qui ne coûterait rien, ni à la dignité, ni aux intérêts de la Russie.

Jusqu’à quel point la Turquie, de son côté, agit-elle de façon à détourner des résolutions extrêmes qui, en la menaçant, peuvent mettre en péril la paix universelle? Malheureusement elle fait tout ce qu’il faut pour justifier ou réveiller toutes les défiances, tantôt par ses obstinations de résistance à la diplomatie, tantôt par ses révolutions intérieures. Aujourd’hui, il est vrai, ce n’est pas la disparition d’un sultan, c’est la disparition soudaine et imprévue d’un grand-vizir tout-puissant la veille, banni le lendemain. Midhat-Pacha semblait avoir une position inattaquable à la tête des affaires. Il paraissait être l’homme populaire de l’empire; il était le promoteur et le rédacteur de cette constitution nouvelle dont la Turquie s’est habilement servie dans ses récentes négociations pour neutraliser les propositions européennes. Midhat-Pacha n’a été sauvé ni par sa popularité ni par ses services ; il est tombé subitement! S’il n’a pas reçu le cordon, il a été conduit sans bruit sur un paquebot, il vient d’aborder obscurément à Brindisi, et, par une ironie de plus, c’est en invoquant la constitution, sa constitution à lui, qu’on l’a frappé; à la vérité l’article de cette constitution libérale dont le sultan s’est servi est celui qui permet au souverain d’exiler ses sujets, même les grands-vizirs dont il n’est pas content! Pourquoi Midhat-Pacha est-il tombé? Il est vraisemblable, quoi qu’il paraisse en dire, que les intrigues de sérail ont précipité sa disgrâce plus que les intrigues russes. Il est tombé peut-être parce qu’il n’a pas suffisamment ménagé le sultan, surtout son entourage, parce qu’il a excité les jalousies, les rivalités, les ombrages, et c’est ainsi que s’inaugure en Turquie la constitution dont Midhat-Pacha est l’auteur et la première victime ! Puisqu’on a établi la responsabilité ministérielle à Constantinople,