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dans le royaume… Ces intimes-là disent qu’il ne faut pas éplucher les actions du coadjuteur pour connaître son esprit, car d’abord on voit en toutes qu’il est le plus superbe, ambitieux et malintentionné des hommes, ennemi du repos et de l’ordre, et sans aucune foi… En moins de dix-huit mois, il a changé six fois de parti. » Mazarin va même jusqu’à l’accuser de plusieurs tentatives d’assassinat, l’une sur Condé, l’autre sur le gouverneur de la ville d’Orléans. L’accusation, bien qu’elle parte d’un ennemi mortel, n’est pas de nature à nous surprendre. Retz n’avoue-t-il pas lui-même, dans ses Mémoires, que lors de la conspiration du comte de Soissons contre Richelieu, il avait formé le projet d’assassiner le cardinal à l’autel ? Ne sait-on pas d’ailleurs que les Gondi de France, fidèles à leurs mœurs italiennes, ne reculaient pas à l’occasion devant de tels moyens, et que le duc de Retz, frère du coadjuteur, complice de cette même conspiration du comte de Soissons, avait trempé, lui aussi, dans le projet du meurtre de Richelieu ? Après avoir peint le coadjuteur sous des traits si noirs, Mazarin ajoute : « Feu M. le cardinal (de Richelieu) le regarda toujours, quoiqu’en sa jeunesse, comme un esprit de trouble et de révolte, et qui enchérirait sur les mauvaises qualités desquelles la maison de Retz était accusée, et le voyant une fois, il dit à son maître de chambre… qu’il avait le visage tout à fait patibulaire [1]. » Tallemant prête le même mot à Richelieu.

Un fait des plus caractéristiques, c’est que le coadjuteur, malgré son incrédulité, ou tout au moins sa profonde indifférence pour le dogme catholique, ne manquait pas une occasion de s’élever avec force contre les protestans et d’appeler sur leurs têtes les rigueurs du pouvoir [2]. Il y a plus encore. Dans son panégyrique de saint Louis, il allait jusqu’à réclamer, lui homme de si peu de foi, le rétablissement des terribles ordonnances de ce monarque contre les blasphémateurs et les impies, qui étaient condamnés, entre autres peines, à avoir la langue percée. Pour mettre son scepticisme à couvert, il dépassait encore le fanatisme de son temps.

Le coadjuteur fit éclat dans Paris par ses sermons. Lorsqu’il s’était piqué d’être un théologien consommé, il avait conquis le premier rang en Sorbonne. Lorsqu’il voulut être un prédicateur célèbre, il éclipsa bientôt les orateurs de son temps les plus en renom, les Faure, les Bourgeade, les Beaumont, les Cohon, les Senaut, les Lisieux, les Lingendes, noms presque tous oubliés aujourd’hui. Olivier d’Ormesson constate dans son Journal le succès qu’obtint un

  1. Lettre à la reine, du 10 avril 1651.
  2. Discours prononcé devant l’assemblée du clergé en 1645.