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tenir autant à un degré différent de volonté qu’à un degré différent de sensibilité, la douleur étant très vive dans un cas, et très affaiblie dans l’autre. Un médecin de marine affirme avoir vu des nègres marcher sur des ulcères sans paraître souffrir, et subir sans crier de cruelles opérations. Ce n’est pourtant pas par défaut de courage qu’un Européen criera pendant une opération qu’un nègre supporterait sans sourciller, mais bien parce qu’il souffrira dix fois plus que le nègre. Tout cela tend à établir qu’il y a entre l’intelligence et la douleur un rapport tellement étroit, que les animaux les plus intelligens sont ceux qui sont capables de souffrir le plus. Dans les différentes races, la même proportion s’observe exactement. La loi semble donc bien être celle-ci : « La douleur est une fonction intellectuelle d’autant plus parfaite que l’intelligence est plus développée[1]. »

Il semble que la thèse de Schopenhauer trouve ici une sorte de confirmation. Hartmann reprendra plusieurs fois cet argument et le développera sous toutes ses faces. La conclusion est toujours la même : c’est que l’homme médiocre est plus heureux que l’homme de génie, l’animal plus heureux que l’homme, et dans la vie l’instant le plus heureux, le seul, c’est le sommeil, le sommeil profond et sans rêve, quand il ne se sent pas lui-même. Voilà l’idéal renversé : « Qu’on pense au bien-être dans lequel nous voyons vivre un bœuf ou un pourceau! Qu’on pense au bonheur du proverbial poisson dans l’eau! Plus enviable encore que la vie du poisson doit être celle de l’huître et celle de la plante est bien supérieure à la vie de l’huître. Nous descendons enfin au-dessous de la conscience et la souffrance individuelle disparaît avec elle. » Nous avons cité cette conclusion très logique de Hartmann parce qu’elle contient ce que l’on peut appeler la réfutation par l’absurde de la thèse pessimiste. Conduite à ses dernières conséquences elle nous révolte et en nous révoltant nous suggère une réponse très simple. Qui ne voit que la loi de la vie ainsi formulée n’est pas complète? Il y manque une contre-partie essentielle. La capacité de souffrir croît, je le veux bien, avec l’intelligence. Mais peut-on douter que la capacité pour un nouvel ordre de jouissances, absolument fermé aux natures inférieures, ne se révèle en même temps et qu’ainsi les deux termes opposés ne croissent exactement dans les mêmes proportions? Si la physiologie du plaisir était aussi avancée que celle de la douleur, je me tiens pour assuré que la science, même positive, nous donnerait raison, comme l’observation morale le fait déjà.

  1. La Douleur, étude de psychologie physiologique, par M. le docteur Richet, Revue philosophique, novembre 1877.