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maudire ses contemporains et de les accuser d’avoir privé la postérité de tous les chefs-d’œuvre qu’il aurait pu produire au lieu de faire des additions, d’encaisser des réaux et de donner des quittances. Tout ce temps néanmoins n’a pas été perdu. La vie errante qu’il a menée dans un pays charmant, au milieu d’un peuple gai, spirituel, original, n’a pu manquer de lui laisser des impressions profondes qu’il a retrouvées plus tard. Les Novelas ejemplares et le Don Quichotte en fourniraient la preuve.

Il est certain que, tout en s’acquitiant des devoirs de sa charge, Cervantes trouvait le temps de s’occuper de littérature. Pendant son séjour à Séville, il est en relations avec tous les beaux esprits du temps ; s’il n’imprimait pas, il lisait ses compositions à un auditoire choisi. Au commencement à ce siècle, on a découvert dans les papiers d’un chanoine de Séville, Francisco Porras de la Camara, un manuscrit qu’il avait intitulé : Compilation de curiosités espagnoles, et qui fut achevé en 1606, c’est-à-dire sept ans avant la publication des Nouvelles. Au nombre des curiosités se trouvait un conte de Cervantes encore inédit, et que cet honnête ecclésiastique n’avait pas craint de recueillir, bien que l’ouvrage laisse un peu à désirer sous le rapport de la morale, et que les dames aient quelque peine à le lire. Il s’agit de la Fausse Tante (la Tia fingida), imprimée à présent dans toutes les éditions des Novelas ejemplares. Malgré les défauts que nous avons été contraint de signaler, c’est un chef-d’œuvre. À ne considérer que le style, la Fausse Tante est à une distance prodigieuse de la Galatée, et on s’aperçoit que l’auteur possède déjà l’art de raconter, où il sera inimitable. Dans le même recueil du chanoine se trouvent deux autres nouvelles de Cervantes : le Jaloux d’Estramadure et Rinconete et Cortadillo, lune et l’autre imprimées par l’auteur en 1613. Il n’est pas improbable que le Don Quichotte ait été esquissé à la même époque, et la phrase si remarquée de la préface, où l’auteur inclique que son œuvre fut conçue dans une prison, se rapporterait parfaiiement avec sa détention à Séville, car il est peu croyable qu’il ait voulu rappeler son séjour au bagne d’Alger, et qu’avant la Galatée il ait ébauché son chef-d’œuvre.

On a conservé également quelques souvenirs poétiques qui datent de sa résidence à Séville. Il paraît qu’à cette époque il était renommé pour ses épigrammes. En voici une. Le 1er juillet 1596, le comte d’Essex s’empara de Cadix, rançonna les habitans, et pendant une vingtaine de jours s’amusa à brûler et à démolir des maisons. C’était une revanche prise de l’Invincible Armada. Personne ne vint attaquer les Anglais, qui, lorsque tout le vin fut bu, tous les vivres mangés, se rembarquèrent sans être inquiétés. Pendant ces vingt jours d’invasion, les autorités de Séville ordonnèrent de