Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/397

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


de recevoir et d’entretenir Rockingham, et que dans toutes ses relations avec le ministère il se servirait de l’intermédiaire de Shelburne. « La composition de ce ministère, a dit John Russell dans sa Vie de Fox, était un chef-d’œuvre d’habileté. » Mais, comme toutes les combinaisons un peu artificielles, il portait en lui des germes de décomposition ; il ne pouvait pas tenir bien longtemps la mer ; l’équipage était divisé et se disputait. Fox soutenait qu’il y avait parmi eux deux partis, celui du peuple et celui du roi, aussi, quand le capitaine vint à mourir, sa succession déchaîna toutes les jalousies et les violences. Shelburne fut bien chargé du gouvernail, mais il ne lui fut pas donné toujours de faire exécuter la manœuvre qu’il commandait.

La grosse affaire de son administration, ce fut de mener à bonne fin les négociations avec l’Amérique et les autres états belligérans. La conduite de Shelburne, sur cette question si complexe et si dure à l’orgueil britannique, avait toujours été parfaitement correcte ; ses sentimens, son langage, furent toujours ceux d’un bon patriote et d’un libéral. Dès le début, il avait maintenu la justesse des réclamations des Américains et leur droit de refuser des taxes qu’ils n’avaient ni votées ni consenties ; il n’était pas de ces hommes d’état qui ne se souviennent plus des principes qu’ils ont proclamés quand leurs adversaires peuvent s’en prévaloir. Frappé des inconvéniens que la violence de la polémique et l’amertume des déclarations ministérielles pouvaient exercer sur les relations futures de la métropole et des colonies, il dénonça à la tribune les intempérances de langage des ministres. « Appeler les Américains des rebelles, c’est une chose vaine et mauvaise. Les Romains ont eu une guerre du genre de celle qui a éclaté en Amérique, ils ne traitaient pas leurs adversaires de rebelles, et la guerre se nommait la guerre sociale. » Fidèle à cet exemple, il désire appeler la guerre américaine une guerre constitutionnelle, et il accuse le ministère de revenir à la politique des Stuarts et d’aller mendier des troupes auprès des plus petits potentats d’Allemagne. Mais il eut de la peine à reconnaître qu’il fallait accorder à l’Amérique une pleine indépendance : « C’était une pilule, disait-il à Ray ne val, qu’il n’avait consenti à avaler qu’à la dernière heure, » vaincu par l’évidence. Il caressa longtemps l’idée d’une fédération entre les deux pays, avec une seule bourse et la même épée pour les besoins communs. Peut-être, si Chatham et lui étaient revenus aux affaires avant que les rapports se fussent envenimés, ils auraient pu conjurer ce malheur par des mesures hardies et équitables, en donnant satisfaction aux légitimes revendications des colons. Tous deux redoutaient cette séparation et s’exagéraient peut-être les