Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/621

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les théâtres d’opérettes ne sont pas là, lui offrant à bref délai une réputation de mauvais aloi et un gain d’argent assuré ? A leur défaut, il y a le café-concert. Et partout la même décadence. Les feuilles à scandales ont tué les organes sérieux où la libre discussion ne s’égarait jamais dans les personnalités haineuses, où la logique n’était pas remplacée par l’insulte. Il fut un temps où la tribune française ne s’élevait si haut que parce que les orateurs savaient respecter leurs adversaires en se respectant eux-mêmes ; aujourd’hui un gros mot vaut un discours éclatant.

Cette décadence n’est-elle pas en partie causée par l’abaissement du goût public ? Et le goût public n’a-t-il pas été dépravé par les opérettes malsaines, les romans scandaleux, les pièces d’adultère et la musique de tréteaux ? En art, tout se tient. On peut admettre que chaque branche ne fleurisse pas avec le même éclat : à telle époque, les peintres sont supérieurs aux sculpteurs de leur temps ; à telle autre, les grands musiciens diminuent, et les poètes illustres paraissent ; mais enfin le niveau général demeure élevé, et les artistes, pour être inférieurs, n’en restent pas moins consciencieux et respectueux de la dignité de leur art. Si la décadence, par contre, commence pour une branche, elle ne tarde pas à se montrer dans les autres : telle la gangrène qui du membre malade gagne lentement les parties saines du corps. La mauvaise musique donne au public le goût de la mauvaise littérature, et, pour complaire à ce souverain maître, les artistes suivent le courant au lieu de l’enrayer. Ainsi certaines époques ne produisent ni grands musiciens, ni grands poètes, ni grands sculpteurs, — partant aucune grande œuvre, — car Dieu n’a pas voulu que les belles fleurs pussent croître dans la boue.

Et pour ne nous en tenir qu’aux cafés-concerts, combien leur influence sur la musique a été pernicieuse ! Naguère, lorsque les compositeurs dits faciles n’avaient pas initié la masse aux cascades et aux flonflons, on comptait dans Paris quatre théâtres de musique qui prospéraient, l’Opéra et l’Opéra-Comique en tête, et après eux le Théâtre-Lyrique et les Italiens ; à présent, un seul est réellement florissant. C’est que la foule préfère aux grandes œuvres la chansonnette plus ou moins égrillarde, l’opérette plus ou moins décolletée, et elle en a été amenée là par l’extension de ces concerts, où l’on boit, où l’on fume, où l’on se tient mal, et dont l’orchestre criard accompagne des refrains toujours bêtes et souvent nuisibles. Il est difficile de donner au lecteur une idée de cette « littérature » sans s’exposer à lui manquer de respect. La plupart de ces chansonnettes reposent sur une pensée obscène, à peine déguisée quelquefois et que l’acteur ou l’actrice a grand soin de faire ressortir en soulignant les passages malpropres.