Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/165

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succession d’un de ses frères mort à Paris. Il note l’emprunt qu’il fait d’un traité sur les monnaies et les médailles. Lui-même prêtait quelquefois des livres ; et alors, en homme avisé et défiant, il se faisait remettre une cédille, et marquait sur son manuscrit la date et le nom de l’emprunteur. Il parle d’un ouvrage intitulé : les Leçons de Pierre Messyer, où il paraît fort se plaire. Il lit même des romans. Était-ce un roman que ce Prince Nicollas « en français, » qu’il emprunte au curé de Cherbourg ? Je ne sais, mais il y a un roman bien authentique dont il fait ses délices, et qui n’est autre que l’Amadis de Gaule. Ce livre venait à peine d’être traduit par Nicolas d’Herberay. C’était donc une primeur. Le sire de Gouberville l’avait déjà en sa possession. Il prenait plaisir à le lire tout haut à ses serviteurs. Pendant un jour de pluie qui avait « rachassé ses gens » partis pour aller aux champs, et les avait forcés de se réfugier sous le manteau de la cheminée, « il leur lut toute la vesprée en Amadis de Gaule, comme il vainquit Dardan. » Voilà une scène d’intérieur dans un manoir du XVIe siècle qui a son prix. On voit d’ici notre sire faisant sa lecture à ses gens ébahis de tous ces grands coups de lance et d’épée. Il faut d’ailleurs réellement goûter les choses de l’esprit pour noter, comme il le fait, certains incidens qui n’auraient pas paru en valoir la peine à un rustre ou à un indifférent. Ainsi, un nommé Girard Durand, attaché à la maison de Mme de Bricquebec, vient au manoir en 1562 ; il y est pris d’une indisposition subite, et il est obligé d’y rester plusieurs jours. Il passa sa soirée, écrit Gouberville, à « tourner en français » l’hymne : O Christe, qui lux es et dies. Parmi les livres, en petit nombre au reste, qu’indique le journal, il en est un encore que sa nouveauté faisait fort rechercher, et qui cause à notre sire un véritable engoûment : ce précieux ouvrage est l’Almanac de Nostradamus ! Il le cite avec respect, et se met à noter ses journées avec indication de jours de solstice. Il prend certaines déterminations sur ce que lui dit son almanach, par exemple de « ne bouger de la journée. » Il possède aussi les pronostications ou centuries du même astrologue, et, quoiqu’il fût homme éclairé, je soupçonne que ces pronostications ne laissaient pas de troubler un peu son imagination.

Ce côté superstitieux se laisse entrevoir dans certaines notes qui concernent les hôtes les plus instruits du Mesnil-au-Val. On croit aux enchantemens, aux revenans. Un soir Symonnet et Cantepye reviennent de la chasse fort effarés, ils disent « qu’ils avoyent ouy la chasse Helquin. » S’autorisant de la connaissance des légendes du pays et de l’Histoire d’Orderic Vital, M. A. Tollemer ne nous laisse pas ignorer ce qu’était la chasse Helquin. « Imaginez-vous la course effrénée dé tous les bataillons de l’enfer, infanterie et